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Manifeste pour le potager de France

Remettre la production au cœur de nos politiques agricoles

Regardons un étal de fruits et légumes aujourd’hui et comparons-le à celui d’il y a trente ans.

Il est plus vaste, plus coloré, plus diversifié. Des fruits et des légumes venus de toutes les régions du monde ont rejoint nos productions traditionnelles. De nouvelles saveurs ont trouvé leur place dans les habitudes alimentaires. Le marketing a fait son œuvre. La logistique s’est perfectionnée. Les chaînes d’approvisionnement se sont mondialisées. Des producteurs étrangers, des metteurs en marché et des distributeurs ont su conjuguer compétitivité, régularité, présentation et séduction.

Cette ouverture a enrichi nos étals. Il ne s’agit ni de la nier ni de rêver d’une France vivant en autarcie.

Mais un autre mouvement, beaucoup plus préoccupant, s’est produit dans le même temps. Progressivement, presque silencieusement, les origines lointaines ont occupé la place laissée vacante par des productions françaises qui reculaient.

Derrière l’abondance apparente de l’étal, notre dépendance s’est accrue.

Nous avons gagné en diversité. Nous avons aussi perdu une partie de notre capacité à produire.

Ce recul ne résulte pas d’une cause unique. Le coût du travail, l’accumulation des contraintes réglementaires, la concurrence internationale, le renouvellement insuffisant des générations, le changement climatique et la disparition de moyens de production efficaces y ont tous contribué.

Il révèle aussi une insuffisance de compétitivité et de stratégie commerciale. Dans une économie de marché, la valeur n’est pas une quantité fixe qu’il suffirait de répartir administrativement. Chaque acteur doit la créer et l’optimiser par son efficacité, sa qualité, son innovation, sa différenciation et les avantages comparatifs qu’il parvient à construire dans son propre métier.

Or, depuis des années, les producteurs français ont dû affronter leurs concurrents avec un accès de plus en plus restreint à l’eau, aux solutions phytosanitaires et parfois à la fertilisation, sans que les conséquences productives et économiques de ces restrictions soient véritablement assumées.

Voilà la contradiction que nous devons regarder en face.

La vocation du potager de France doit être simple et ambitieuse : produire et mener jusqu’à l’étal, sous les yeux des consommateurs, des fruits et des légumes bons, beaux, très frais et appétissants.

Produire pour les consommateurs français. Produire pour les consommateurs européens. Produire aussi pour tous ceux qui, dans le monde, recherchent nos origines, nos variétés, nos terroirs et nos savoir-faire.

Il ne revient pas à la puissance publique de décider, produit par produit, les volumes que la France devrait produire. Ce sont les producteurs, leurs entreprises, leurs coopératives, leurs organisations et leurs forces commerciales qui doivent rechercher les débouchés, répondre aux demandes existantes et, par l’innovation, faire naître les demandes nouvelles.

Le rôle de la politique publique est de leur permettre d’entreprendre, d’investir, d’expérimenter, de produire et de se mesurer à leurs concurrents.

Pour cela, nous avons besoin d’un nouveau cap.

Réduire n’est pas une stratégie

Depuis des années, l’eau, les engrais et les produits phytosanitaires sont abordés presque exclusivement sous l’angle de leur réduction.

Nous fixons des objectifs de baisse des prélèvements. Nous retirons des solutions de protection des cultures. Nous annonçons des pourcentages de diminution. Nous comptabilisons les mètres cubes qui ne seront plus utilisés, les doses qui ne seront plus appliquées et les matières actives qui auront disparu.

Cette logique repose sur une confusion fondamentale.

Il est évidemment légitime et indispensable de rechercher des produits phytosanitaires plus sûrs, plus précis et présentant le moins d’effets indésirables possible pour les applicateurs, les consommateurs et l’environnement. Il est indispensable d’améliorer les techniques d’application, de prévenir les contaminations, de réduire les expositions et de mesurer les risques.

Mais cela ne rend pas légitime un objectif général de réduction des quantités utilisées, fixé indépendamment des cultures, des pressions sanitaires, des caractéristiques des produits, des alternatives disponibles et des récoltes à protéger.

La quantité utilisée n’est pas, à elle seule, une mesure du risque. Une matière active appliquée à très faible dose n’est pas nécessairement sans risque. Un produit employé à une dose plus importante n’est pas nécessairement plus dangereux. Tout dépend de ses propriétés, des conditions d’utilisation, de l’exposition, de la culture, du parasite combattu et du bénéfice attendu.

Réduire un chiffre n’est donc pas une stratégie agronomique.

La bonne question n’est pas : combien de produits, d’engrais ou d’eau voulons-nous supprimer ?

La bonne question est : comment utiliser, pour chaque production et dans chaque situation, les moyens les plus efficaces et les plus sûrs permettant d’atteindre l’objectif recherché ?

Cet objectif n’a pas à être défini par une administration nationale.

Il appartient au producteur et à son entreprise. Il dépend de la culture, du terroir, du potentiel agronomique, des investissements réalisés, de la demande du marché, du prix espéré, du risque accepté et de l’innovation que l’entrepreneur souhaite proposer.

La puissance publique doit fixer des règles de sécurité proportionnées, soutenir la recherche, garantir la loyauté de la concurrence et rendre possibles les investissements nécessaires. Elle ne doit pas organiser la diminution administrative de la production.

Lorsque la politique publique se félicite de la baisse d’un indicateur tandis que les rendements diminuent, que des cultures sont abandonnées et que les importations progressent, elle ne résout rien.

La production perdue réapparaît quelques semaines ou quelques mois plus tard sur nos étals, après avoir été réalisée ailleurs.

Nous ne supprimons alors ni l’irrigation, ni la fertilisation, ni la protection des cultures.

Nous les déplaçons.

Il faut donc inverser complètement la logique.

Non plus réduire pour réduire, mais optimiser pour produire.

Le péché originel d’Écophyto

Il faut revenir au moment où le mauvais raisonnement s’est installé.

Lors du Grenelle de l’environnement, en 2007, la France aurait dû se demander comment mieux protéger les cultures tout en réduisant les risques et les effets indésirables des produits phytosanitaires.

Elle aurait dû partir des réalités agronomiques : les cultures à protéger, les parasites et les maladies, les impasses techniques, les solutions disponibles, leur efficacité, leur profil sanitaire et environnemental, ainsi que les conséquences économiques d’une perte de récolte.

Elle a fait l’inverse.

Elle a commencé par fixer un chiffre : réduire de moitié l’utilisation des pesticides.

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, cette orientation a été traduite dans le plan Écophyto lancé en 2008 : diminuer de 50 % l’usage des produits phytosanitaires en dix ans, « si possible ».

La stratégie était mauvaise dès l’origine.

Elle ne l’était pas parce que la protection de la santé et de l’environnement aurait été secondaire. Elle l’était parce qu’un objectif de diminution des quantités utilisées avait été substitué à l’objectif pertinent : protéger les cultures avec les solutions présentant le meilleur rapport entre efficacité, sécurité, impact environnemental et résultat économique.

À partir de cette erreur initiale, une énergie scientifique, administrative, technique et financière considérable a été mobilisée pour répondre à une commande politique mal formulée.

Réduire de 50 %, mais 50 % de quoi ?

Du poids des spécialités commerciales ? De la quantité de matières actives ? Du nombre de traitements ? Des doses appliquées à l’hectare ? De chaque produit pris séparément ? Du risque réel pour la santé et l’environnement ?

Fallait-il réduire toutes les substances de la même manière, indépendamment de leur toxicité, de leur dose d’utilisation, de leur efficacité et de l’existence d’alternatives ?

Il a fallu construire des indicateurs pour tenter de rendre mesurable cette commande : NODU, indicateurs de fréquence de traitement, tonnages, puis indicateurs de risque.

Les indicateurs ont changé. Les échéances ont été repoussées. Les plans se sont succédé. Mais l’erreur intellectuelle est demeurée.

Le succès de la politique a continué d’être jugé à travers la diminution d’un indicateur d’utilisation, et non à travers notre capacité à produire en protégeant mieux les applicateurs, les consommateurs et l’environnement.

L’étude Écophyto R&D, confiée à l’INRA et publiée en 2010, avait pourtant éclairé les conséquences possibles de cette stratégie. Dans le périmètre modélisé, elle estimait qu’une réduction de 50 % de l’indicateur de fréquence des traitements, généralisée à l’agriculture française, s’accompagnerait d’une baisse de la production de 12 % et de la marge brute de 4 %.

Cette information aurait dû provoquer une révision complète de la stratégie.

Elle montrait que, dans les conditions techniques de l’époque, réduire de moitié l’utilisation des produits phytosanitaires ne permettait pas de produire autant.

La conclusion aurait dû être claire : une politique phytosanitaire ne peut pas être pilotée par un objectif quantitatif uniforme de réduction. Elle doit être pilotée par les résultats obtenus sur la production, l’efficacité de la protection, la santé, l’environnement et la viabilité économique.

Il n’en a rien été.

Dix-huit ans plus tard, nous vivons toujours sous l’emprise de cette commande politique initiale. Le vocabulaire de la réduction s’est imposé dans les administrations, la recherche, l’expérimentation, la fiscalité, les médias et jusque dans les organisations professionnelles.

À force de chercher comment satisfaire l’indicateur, nous avons perdu de vue la finalité.

Le problème n’est pas qu’Écophyto aurait été insuffisamment ambitieux ou insuffisamment bien appliqué.

Le problème est qu’Écophyto repose depuis l’origine sur une mauvaise stratégie.

Il faut en sortir.

À Écophyto, substituons désormais Opti-Phyto.

Opti-Phyto ne signifie ni le retour aux traitements systématiques ni l’abandon de toute exigence. Cela signifie l’utilisation optimisée de toutes les solutions disponibles afin de protéger la récolte, la santé, l’environnement et le résultat économique.

Non plus un pourcentage national décidé à l’avance, mais une décision raisonnée, culture par culture, parcelle par parcelle et risque par risque.

Non plus la réduction comme finalité, mais la précision, l’efficacité et la sécurité au service de la production.

Pour l’eau, ne reproduisons pas la même erreur

Nous sommes en train de reproduire avec l’eau le raisonnement qui a échoué avec les produits phytosanitaires.

Là encore, le point de départ est un état initial que l’on fige, puis un objectif de réduction que l’on impose. Il faudrait économiser l’eau, diminuer les prélèvements et consommer moins, indépendamment des productions envisagées et de l’évolution du climat.

Cette logique n’est pas plus pertinente pour l’eau qu’elle ne l’était pour les produits phytosanitaires.

L’objectif ne doit pas être de consommer moins d’eau qu’une année de référence choisie administrativement. Il doit être d’utiliser l’eau avec la meilleure efficacité possible pour réaliser la production décidée par l’entreprise agricole.

C’est la logique d’Opti-Eau.

La France reçoit chaque année des volumes considérables de pluie et de neige. Une partie retourne dans l’atmosphère. Une autre alimente les sols, les cours d’eau, les nappes et les zones humides.

Cette moyenne annuelle ne résout évidemment pas les différences entre les territoires, les saisons et les bassins. Elle révèle cependant notre véritable difficulté : le décalage croissant entre le moment où l’eau est disponible et celui où les plantes en ont besoin.

L’eau peut être abondante en hiver et manquer dramatiquement pendant la période de production.

La France doit donc faire du stockage saisonnier, partout où les conditions hydrologiques le permettent, l’un des piliers de sa stratégie agricole et de son adaptation au changement climatique.

Toute l’eau qui tombe ne peut ni ne doit être stockée. Les milieux naturels, les nappes, les rivières et les zones humides ont leurs propres besoins. Chaque projet doit être étudié en fonction de la réalité de son bassin, des volumes effectivement disponibles et des conditions de remplissage.

Mais refuser par principe de stocker une fraction des volumes hivernaux disponibles revient à décider par avance que certaines productions devront disparaître.

L’année 2026 devrait dissiper bien des illusions.

Les chaleurs extrêmes, la durée de la sécheresse et l’insuffisance des pluies ont placé de nombreuses productions maraîchères et arboricoles dans des situations critiques. Des semis ont échoué. Des cultures ont souffert. Des fruits ont été brûlés par le soleil. Les calibres et les rendements ont été menacés.

Dans les exploitations disposant d’un accès suffisant et sécurisé à l’eau, les producteurs ont pu préserver une part essentielle de leur potentiel. Ailleurs, ils ont subi.

Mais l’enseignement de 2026 va plus loin : pour produire autant que l’année précédente, il a fallu davantage d’eau.

Les températures plus élevées, l’intensification de l’évapotranspiration et la longue absence de recharge naturelle des sols ont accru les besoins des plantes. L’eau n’a pas seulement servi à remplacer la pluie. Elle a été nécessaire pour maintenir les cultures en état de produire, préserver les calibres, limiter les brûlures et empêcher l’effondrement des rendements.

Ce constat ne disparaît pas avec l’irrigation de précision.

Les producteurs mobilisent déjà le goutte-à-goutte, les sondes, le pilotage des apports et le suivi de l’humidité des sols. Ces outils permettent d’apporter l’eau plus précisément, au meilleur moment et au plus près des besoins.

Mais optimiser chaque mètre cube ne signifie pas que le besoin total diminue.

Face aux températures extrêmes, le goutte-à-goutte ne suffit pas toujours. Selon les cultures, il peut être nécessaire de lui ajouter de la micro-aspersion ou de l’aspersion afin de maintenir un volume de sol humide plus important et accessible aux racines. Il faut parfois brumiser ou asperger pour abaisser la température, limiter le stress thermique et protéger les fruits contre les brûlures.

Cette eau supplémentaire n’est pas gaspillée. Elle remplit une fonction agronomique imposée par le changement climatique.

L’efficacité de l’irrigation et le volume total nécessaire sont deux questions différentes. On peut améliorer considérablement la première tout en constatant l’augmentation du second.

L’économie de l’eau ne crée pas l’eau dont la plante a besoin.

Opti-Eau, c’est aussi peu d’eau que possible, mais autant d’eau que nécessaire pour atteindre l’objectif de production choisi par l’entreprise.

La production intégrée, fondement d’Opti-Phyto, d’Opti-Engrais et d’Opti-Eau

Il existe depuis longtemps une doctrine capable d’organiser cette optimisation : la production intégrée.

ne parle plus guère au grand public. Elle paraît technique, peut-être même datée. Son contenu est pourtant d’une grande modernité.

Ses principes sont issus des travaux engagés en Europe par l’Organisation internationale de lutte biologique et intégrée, l’OILB — IOBC en anglais — et formalisés notamment au début des années 1990.

La production intégrée considère l’exploitation comme un ensemble. Elle recherche des systèmes agricoles durables, résilients, techniquement performants et économiquement viables. Elle ne juge jamais une pratique à partir d’un indicateur isolé.

Concrètement, elle repose sur des principes intelligibles par tous :

  • observer avant d’agir ;
  • prévenir chaque fois que cela est efficace ;
  • choisir les variétés les mieux adaptées ;
  • entretenir la fertilité et le fonctionnement des sols ;
  • utiliser les méthodes culturales, physiques et biologiques pertinentes ;
  • favoriser les auxiliaires et les équilibres naturels ;
  • mesurer les risques ;
  • intervenir lorsqu’une intervention devient nécessaire ;
  • analyser les résultats afin de progresser continuellement.

En matière de protection des plantes, il faut mobiliser la génétique, la prophylaxie, l’observation, les outils de prévision, les protections physiques, les méthodes culturales et les moyens biologiques.

Lorsque ces solutions protègent efficacement la culture, elles doivent être utilisées.

Mais lorsqu’elles ne suffisent plus et que la récolte est menacée, le recours à une protection phytosanitaire directe n’est pas une faute, un échec ou une concession regrettable.

C’est une décision agronomique nécessaire.

Il faut alors choisir la solution autorisée la plus adaptée, la plus ciblée, la plus efficace et présentant le moins d’effets indésirables possible.

La production intégrée ne consiste pas à traiter par habitude. Elle ne consiste pas davantage à laisser disparaître une récolte pour satisfaire un indicateur politique.

Elle consiste à observer, prévenir et protéger.

La même logique s’applique à la fertilisation. Il faut entretenir la fertilité du sol et apporter les éléments nécessaires en fonction des besoins de la culture, des réserves disponibles et de ce que la récolte exporte.

C’est Opti-Engrais.

Elle s’applique également à l’irrigation : apporter l’eau correspondant aux besoins de la plante, du sol, du climat et de l’objectif de qualité et de quantité, en évitant toutes les pertes qui peuvent l’être.

C’est Opti-Eau.

La production intégrée ne promet pas une agriculture sans eau, sans engrais et sans protection phytosanitaire.

Elle propose une agriculture qui évite les interventions inutiles, choisit les solutions les plus appropriées et utilise les moyens nécessaires pour atteindre l’objectif de production.

Aussi peu que possible, autant que nécessaire.

Cette formule n’autorise aucun gaspillage. Elle n’exonère d’aucune exigence environnementale ou sanitaire. Elle impose la connaissance, l’observation, la précision, la justification des interventions et l’amélioration permanente des pratiques.

Mais elle refuse que la récolte et la viabilité économique deviennent les variables d’ajustement d’un objectif administratif de réduction.

La fausse science des solutions miracles

C’est ici qu’il faut avoir le courage de contester une forme de fausse science devenue très présente dans l’espace politique, administratif et médiatique.

La fausse science ne réside pas dans les techniques invoquées.

Les sols vivants, les couverts végétaux, les équilibres biologiques, l’agroforesterie, la sélection variétale, les solutions fondées sur la nature, l’agriculture dite régénératrice et les techniques améliorant l’efficacité de l’irrigation sont des sujets sérieux.

Beaucoup de leurs principes sont connus depuis longtemps. Ils sont étudiés, expérimentés et déjà intégrés, lorsqu’ils sont adaptés, par les arboriculteurs et les maraîchers, avec l’appui de leurs techniciens, du CTIFL, des stations régionales et des instituts de recherche.

La mystification commence lorsqu’on feint de l’ignorer.

Elle commence lorsque des pratiques déjà connues des producteurs sont présentées comme des révélations capables de résoudre à elles seules toutes les difficultés agricoles.

Elle devient manifeste lorsqu’on laisse entendre qu’il serait possible, grâce à ces seules méthodes, de produire partout, en quantité suffisante, sans irrigation, sans fertilisation, sans protection phytosanitaire, sans perte de rendement et sans conséquence économique.

Cette promesse n’est pas de la science. C’est un récit.

La science observe, expérimente, mesure et compare. Elle dit ce qui fonctionne, dans quelles conditions, sur quelle culture, dans quel sol, sous quel climat, à quel coût et avec quelles limites.

La fausse science part de la conclusion qu’elle souhaite atteindre. Elle sélectionne les exemples qui la confortent, tait les pertes de rendement, ignore les coûts et évacue la question de la production réellement obtenue.

Elle mesure volontiers les moyens supprimés.

Beaucoup moins souvent les récoltes perdues.

Derrière cette promesse apparaît souvent un autre projet, rarement assumé clairement : celui d’une décroissance de la production agricole.

Produire moins en France ne signifie pourtant pas nécessairement consommer moins. Cela signifie le plus souvent importer davantage.

Déplacer un verger, une serre ou un champ vers un autre pays ne fait pas baisser la température à la surface de la Terre. Cela déplace l’utilisation de l’eau, des intrants, les émissions, les emplois et l’activité économique.

La décroissance agricole française n’est pas une politique climatique si elle est compensée par la croissance de nos importations.

Elle est une politique de dépendance.

Produire pour nous nourrir, mais aussi pour échanger

Notre ambition ne doit pas être enfermée dans un volume national décidé collectivement.

Nous devons créer les conditions permettant à chaque producteur et à chaque entreprise de produire tout ce qu’ils pensent pouvoir vendre, en France, en Europe ou dans le monde.

Le marché ne se résume pas à une demande déjà connue qu’il suffirait de satisfaire. L’innovation variétale, la qualité, la précocité, la conservation, la présentation, les usages culinaires et la communication peuvent faire naître de nouvelles envies.

Les producteurs et leurs organisations doivent être libres de rechercher ces opportunités et d’en prendre le risque.

Nous devons naturellement produire pour les consommateurs français, reconquérir notre marché intérieur et redonner toute sa place à l’origine France sur nos étals.

Mais notre ambition doit aller plus loin.

Nous devons produire pour les consommateurs européens et mondiaux qui recherchent nos fruits, nos légumes, nos variétés, nos origines et nos savoir-faire.

Nous voulons accueillir le potager du monde sur nos étals. Nous devons, dans le même mouvement, porter le potager de France sur les étals du monde.

Nous sommes, nous aussi, l’exotisme de quelqu’un.

Cette ambition exportatrice n’est ni accessoire ni contradictoire avec notre souveraineté. Elle en est l’un des piliers.

La France importe une part considérable de l’énergie, des matières premières, des équipements et des biens dont elle a besoin. Ces importations doivent être payées. Un pays ne peut durablement acheter au monde sans avoir quelque chose à lui vendre.

Nous ne paierons pas nos importations avec des intentions, des normes ou des objectifs de réduction.

Nous les paierons avec notre travail et nos productions.

L’agriculture est précisément l’un des domaines dans lesquels la France dispose d’avantages considérables : des terres, de l’eau, une diversité de climats et de terroirs, des producteurs compétents, des entreprises, des chercheurs, des techniciens et un savoir-faire reconnu.

Ces avantages ne garantissent pas automatiquement notre réussite. Il appartient à chaque acteur de les transformer en compétitivité, en qualité, en innovation et en débouchés.

Produire pour exporter ne signifie pas retirer des produits aux consommateurs français. Cela signifie retrouver suffisamment de compétitivité, de surfaces, de rendements et de capacités pour approvisionner notre marché tout en répondant à la demande extérieure.

Notre marché ne s’arrête pas à nos frontières. Notre ambition ne doit pas s’y arrêter non plus.

La souveraineté n’est pas le repli. Elle est la capacité de choisir ses échanges au lieu de subir ses dépendances.

Le cap à porter par Interfel et le CTIFL

Interfel et le CTIFL ont une responsabilité particulière dans ce changement de cap.

Le CTIFL porte la connaissance, l’expérimentation, l’innovation et la transmission technique. Interfel rassemble les familles de la filière et porte leur parole dans l’espace public.

Notre interprofession a décidé d’assumer un discours sur la protection phytosanitaire. C’est une décision importante. Mais ce discours ne pourra être juste et efficace que s’il rompt clairement avec la philosophie d’Écophyto.

Il ne suffit pas de mieux expliquer les produits phytosanitaires. Il faut remettre leur utilisation à sa juste place dans notre projet.

Lorsqu’aucune autre méthode ne suffit, ils servent à protéger une culture, une récolte, un revenu et une capacité de production.

Interfel et le CTIFL ne doivent donc pas chercher à rendre plus acceptable une stratégie nationale de réduction dont la conception est mauvaise.

Ils doivent proposer une autre stratégie.

Passer d’Écophyto à Opti-Phyto.

Passer d’une politique qui mesure d’abord ce qu’elle supprime à une politique qui évalue ce qu’elle permet de produire, dans quelles conditions sanitaires, environnementales et économiques.

Cette orientation doit également devenir Opti-Engrais et Opti-Eau.

L’enjeu n’est pas de définir administrativement les volumes que chaque filière devrait produire. Il est de créer les conditions techniques, réglementaires et économiques permettant aux producteurs et aux entreprises de décider, d’investir, d’innover et de répondre aux marchés.

Le CTIFL doit mettre la recherche et l’expérimentation au service de cette liberté productive : améliorer la génétique, les techniques culturales, la précision des interventions, l’efficacité de l’eau et de la fertilisation, mais aussi rechercher et expérimenter les solutions phytosanitaires nécessaires lorsqu’aucune autre méthode ne protège suffisamment la récolte.

Interfel doit porter cette ambition dans l’espace public et politique.

Nous devons sortir d’une communication défensive qui reprend le vocabulaire et les présupposés de ceux qui considèrent déjà l’acte de produire comme suspect.

Nous n’avons pas à choisir entre l’environnement et la production. Notre responsabilité est d’organiser une production performante, sûre, précise, respectueuse de son environnement et économiquement viable.

Une agriculture qui ne produit plus peut afficher d’excellents indicateurs.

Mais elle ne nourrit personne, ne crée plus de valeur, n’emploie plus personne et n’exporte rien.

Ces convictions sont personnelles. Elles sont nourries par mon expérience de producteur et par l’observation de notre filière. Elles inspirent ma volonté d’action pour Interfel et je les soumets aux familles membres de notre interprofession, comme je souhaite les soumettre au CTIFL.

Mais je veux que notre débat commence désormais par la bonne question :

Quelles productions voulons-nous rendre possibles demain dans le potager de France ?

Mener notre production jusqu’à l’étal

Revenons à notre étal.

La production ne s’arrête pas à la sortie du verger ou du champ. Il faut récolter au bon moment, trier, conditionner, transporter, présenter, expliquer et vendre.

Toute la filière est engagée : producteurs, coopératives, expéditeurs, grossistes, logisticiens, primeurs, restaurateurs et équipes des rayons de la grande distribution.

Chacun exerce son métier dans un univers concurrentiel. Chacun doit créer et optimiser sa propre valeur par la qualité de son travail, la maîtrise de ses coûts, son innovation, son service et sa capacité à répondre aux attentes de ses clients.

Notre réussite se mesure finalement sous les yeux du consommateur.

Sur les étals de demain, celui-ci doit pouvoir découvrir les productions du monde. Mais il doit aussi continuer à trouver des tomates, des salades, des melons, des carottes, des pommes, des poires, des pêches, des prunes et des abricots produits en France.

Des fruits et des légumes beaux, bons, très frais et appétissants.

Des produits que l’on a envie de regarder, de choisir, de cuisiner et de manger.

Non par nostalgie. Non par repli. Mais parce qu’un pays qui renonce à produire ce qu’il sait produire organise lui-même sa dépendance.

Le potager de France possède les terres, l’eau, les terroirs, les compétences, les entreprises, les chercheurs, les techniciens et les outils d’expérimentation nécessaires.

Il lui manque désormais un cap politique clair.

Produire n’est pas un problème à gérer.

Produire est une solution.

Produire pour les consommateurs français. Produire pour reconquérir notre marché intérieur. Produire pour répondre aux consommateurs européens et mondiaux. Produire pour créer de la valeur, maintenir des emplois et disposer de biens à échanger contre tout ce que notre pays doit importer.

Produire librement, en fonction des marchés que nos entreprises identifient et de ceux que leur innovation permettra de créer.

Produire avec aussi peu de produits phytosanitaires, d’engrais et d’eau que possible, mais avec autant de produits phytosanitaires, d’engrais et d’eau que nécessaire.

Opti-Phyto. Opti-Engrais. Opti-Eau.

Observer. Prévenir. Décider. Protéger. Récolter. Et conduire jusqu’à l’étal des fruits et des légumes frais, sûrs, bons, beaux et désirables.

Voilà l’inversion du discours dominant que je souhaite porter au sein d’Interfel et du CTIFL.

Voilà le manifeste que je propose pour le potager de France.

Manifeste pour le potager de France
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À propos

Je suis arboriculteur, viticulteur et aussi Président d'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais). J’augmente aussi le temps que je consacre à la photographie.
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