24 Juin 2026
Avant de poursuivre nos échanges lors du moment convivial qui va suivre, permettez-moi de partager avec vous quelques réflexions en conclusion de cette matinée.
Je veux d'abord te remercier, Stéphane, de nous avoir rappelé, avec le regard mondial que tu portes comme président de l’union mondiale des marchés de gros (WUWM), que notre sujet n'est pas local.
C'est un sujet planétaire.
Le monde a faim. C'est le titre de ton livre.
Et il a faim de fruits et légumes.
Mesdames et Messieurs,
Chers collègues,
Nous voici au terme d'une matinée que nous avons voulue différente.
Différente parce que nous célébrons les cinquante ans de notre interprofession.
Différente parce que nous avons choisi de les célébrer ici, au Quai d'Orsay,
Différente, enfin, parce que nous avons souhaité, le temps d'une matinée, lever la tête du quotidien de nos métiers pour regarder le monde tel qu'il est.
Je crois que cette prise de hauteur était nécessaire.
Et je voudrais, dans les minutes qui me restent, vous dire pourquoi.
Et surtout vous dire où cela nous mène.
Sébastien Abis nous a montré ce matin une réalité simple et vertigineuse à la fois : ce que nous produisons, ce que nous vendons, ce que nous mangeons n'est pas, et n'a jamais été, simplement local.
Trois milliards de tonnes de fruits et légumes produites chaque année dans le monde. Deux cents millions d'hectares.
Et puis, des routes maritimes, des hubs portuaires, des corridors logistiques. Des potentiels agro-climatiques qui évoluent, des différences de compétitivité, des traditions culturelles et gastronomiques multiples.
Tout cela avec des rivalités entre puissances qui se jouent jusque dans une barquette de tomates ou dans une tresse d'ail.
Nous nous sommes souvenus aussi que les fruits et légumes ont toujours été des voyageurs.
La pomme est née dans les monts Tian Shan avant d'entamer sa diffusion sur la planète par les routes de la soie il y a plus de cinq mille ans.
La tomate a traversé l'Atlantique dans les cales des galions espagnols.
Les espèces végétales, les savoir-faire et les échanges n'ont jamais cessé de circuler.
Ils ne s'arrêteront pas demain.
La table ronde qui vient de se tenir l'a illustré sous tous ses angles.
L'export, avec Christophe Belloc, qui nous a montré qu'il était possible d'être offensifs et de conquérir des marchés à l'autre bout du monde.
L'import, avec Philippe Pons, qui nous a rappelé qu'aucun bateau n'est jamais chargé à l'aveugle et que chaque flux mondial répond à une logique fine de marché.
La concurrence, avec Bruno Vila, et ce différentiel de compétitivité qu'aucune régulation européenne ne corrige véritablement.
Et la diplomatie commerciale, dont Philippe Binard nous a rappelé les limites actuelles, tandis que Géraldine Woessner nous invitait à regarder lucidement les négociations internationales en cours.
Pourquoi avons-nous voulu tout cela ce matin ?
Parce que nous connaissons tous la tentation inverse.
Celle qui consisterait à regarder les fruits et légumes comme une affaire strictement nationale.
Comme si nous pouvions nous mettre à l'abri du monde.
Comme si notre avenir pouvait se construire dans le repli.
Cette vision est une impasse.
Et c'est cette même compréhension du monde qui doit éclairer le mot que tout le pays a aujourd'hui à la bouche : souveraineté.
Je crois que nous avons un devoir de précision.
La souveraineté, ce n'est pas l'autarcie.
Ce n'est pas se couper du monde.
C'est la maîtrise de nos dépendances.
C'est savoir ce dont nous avons besoin, ce que nous pouvons et voulons continuer à produire, d'où viennent nos approvisionnements, et avec quelle marge de manœuvre nous pouvons agir.
Mais la souveraineté suppose aussi une capacité de production.
On ne peut pas vouloir davantage d'autonomie alimentaire tout en acceptant le recul de notre potentiel productif, ni vouloir moins de dépendances tout en laissant disparaître les outils qui permettent précisément de les réduire.
Produire n'est pas un problème à gérer.
Produire est une solution.
Produire davantage de fruits et légumes en France, lorsque les conditions agronomiques et économiques le permettent, contribue à notre souveraineté alimentaire, à notre équilibre commercial, à notre vitalité territoriale et à notre transition alimentaire.
Et de cette définition découle une responsabilité.
Nous importons près de la moitié des fruits et légumes que nous consommons.
Une partie ne pourra jamais être produite chez nous, en métropole comme en outremer
Mais puisque nous sommes dépendants de ce que nous importons, nous avons aussi le devoir de produire tout ce que nos terroirs savent cultiver et que le monde est prêt à consommer.
La crise actuelle au Moyen-Orient nous le rappelle avec force.
Nous dépendons d'énergies que nous ne possédons pas.
D'autres pays dépendent de productions agricoles qu'ils ne peuvent développer eux-mêmes.
Optimiser ce que nos territoires savent faire et le vendre au monde n'est pas un supplément.
C'est une composante essentielle de notre souveraineté, de l'autonomie stratégique qu'il faut poursuivre.
C’est dans cette esprit que j’ai eu le plaisir de signer la semaine passée un accord de coopération entre Interfel et Abou Dabi Hub qui implante aux Emirats sous licence Rungis un marché de gros avec la volonté de promouvoir un corridor d’approvisionnement pour les productions françaises.
Mais cette maîtrise de nos dépendances suppose aussi des règles du jeu équitables.
Philippe Binard nous l'a rappelé ce matin : les accords commerciaux européens comportent encore un maillon faible.
Les protocoles sanitaires et phytosanitaires.
L'asymétrie est devenue difficilement défendable.
Un accord commercial ouvre immédiatement l'accès de l'ensemble du marché européen aux pays tiers.
Mais pour qu'un fruit ou un légume français puisse accéder en retour à ces mêmes marchés, il faut encore aujourd’hui que notre pays engage seul une négociation sanitaire longue et incertaine.
Nous le disons clairement : les protocoles sanitaires et phytosanitaires doivent devenir une composante à part entière des négociations commerciales européennes.
L'ouverture doit être réciproque, concrète, équilibrée.
Mais je voudrais également souligner une évolution qui va dans le bon sens.
Le commissaire européen à l'Agriculture, Christophe Hansen, a clairement indiqué sa volonté de mieux intégrer les enjeux sanitaires et phytosanitaires dans les négociations commerciales actuellement engagées.
Nous souhaitons que cette orientation se concrétise dans les négociations en cours avec la Thaïlande, et surtout qu'elle marque le début d'une nouvelle doctrine européenne : plus aucun accord commercial ne devrait être considéré comme pleinement abouti tant que les conditions sanitaires et phytosanitaires permettant les échanges réels ne sont pas elles-mêmes négociées et sécurisées.
Je veux maintenant insister sur un point qui me tient particulièrement à cœur.
Interfel rassemble tous les métiers de la filière.
La production.
L'expédition.
L'importation.
L'exportation.
Le commerce de gros.
La distribution, grande ou petite
La restauration collective.
Et il serait facile de croire que ces métiers ont, par nature, des intérêts contraires.
Que celui qui produit doit craindre celui qui importe, et voir en lui un concurrent plutôt qu'un partenaire.
Mais regardons cette réalité en face. Ces tensions ne viennent pas d'une trahison des uns envers les autres : elles résultent des règles du jeu des échanges entre la France, l'Europe et le reste du monde. Avec pour arbitre final le choix des consommateurs. Ce sont ces règles qu'il faut regarder. Pas nos métiers qu'il faut opposer.
Car toutes les entreprises que nous représentons, qu'elles importent, exportent, produisent ou distribuent, sont implantées sur le territoire français. Et l'acceptation de cette règle du jeu n'empêche en rien que nous soyons tous mobilisés pour une France forte, qui défend sa production nationale.
Nos importateurs eux-mêmes nous le disent : ils trouvent totalement légitime que notre interprofession se mobilise pour que la France soit plus compétitive.
Vouloir développer la production et la consommation de ce que notre pays sait produire, c'est un combat que toutes les familles de l'interprofession soutiennent.
Au nom d'une même cause : une économie française plus compétitive.
C'est tout le sens d'Interfel depuis cinquante ans.
Faire de la diversité de nos métiers une force plutôt qu'une fracture.
Vous le savez, une élection présidentielle s'annonce.
Et je le dis sans détour : notre filière a des choses à dire.
Car les évolutions dont nous parlons aujourd'hui ne dépendent pas uniquement de nous.
Elles dépendent aussi de choix politiques.
Les décisions qui seront prises demain en matière d'eau, de compétitivité, d'innovation, de réglementation, de commerce international et de souveraineté alimentaire détermineront largement la place qu'occuperont encore les fruits et légumes français dans notre économie.
C'est pourquoi Interfel prendra toute sa part dans le débat présidentiel qui s'ouvre.
Pas pour soutenir un candidat.
Mais pour défendre une vision.
Nous le savons : nos atouts sont considérables.
La qualité de nos productions, la diversité de nos terroirs, nos savoir-faire, nos infrastructures, nos entreprises, nos organisations collectives.
Mais nos fragilités sont tout aussi réelles.
Notre compétitivité se dégrade face à nos voisins européens et davantage encore face à certains de nos concurrents méditerranéens.
Le coût du travail.
L'accès à l'eau.
Les délais administratifs.
Les charges réglementaires.
Et je veux le dire ici avec clarté.
Nous ne demandons pas moins d'exigence environnementale, sanitaire ou sociale que nos voisins européens.
Nous demandons simplement les mêmes règles.
L'Europe fixe un cadre commun.
Trop souvent, la France y ajoute ses propres contraintes.
Ses propres procédures.
Ses propres délais.
Parfois ses propres interdictions.
Cette surtransposition permanente crée un handicap compétitif qui fragilise nos exploitations sans produire de bénéfice mesurable à l'échelle mondiale pour l'environnement, le climat ou la santé publique.
À force de déplacer les productions vers des pays moins contraints, nous déplaçons aussi les emplois et la valeur ajoutée. Ce sont des réalités, qui devront être regardées en face.
L'accès à l'eau sera l'un des sujets agricoles majeurs des prochaines années.
Là encore, regardons les réalités.
La France n'est pas un pays qui manque d'eau.
La France est un pays où l'eau tombe de façon de plus en plus irrégulière.
Trop souvent en excès lorsque les cultures n'en ont pas besoin.
Trop souvent absente lorsqu'elles en ont besoin.
La question n'est donc pas seulement celle des économies d'eau qui est déjà une préoccupation permanente des producteurs : c'est aussi celle de notre capacité collective à mieux réguler, stocker et mobiliser cette ressource lorsque la nature la met à notre disposition.
L’hiver passé et le début d’été que nous vivons en sont la preuve éclatante. Après les excès et les inondations sont venues la sécheresse et la canicule qui demandent plus d’apports d’eau encore. La météo sensibilité des fruits et légumes frais à la production comme à la consommation se trouve vraiment exacerbée ces temps-ci et invite à travailler encore plus les mécanismes de régulation, tout particulièrement pour l’eau.
D
Partout dans le monde, les grandes régions agricoles qui réussissent investissent dans cette sécurisation de la ressource.
Refuser d'aborder cette question reviendrait à accepter le recul progressif de nombreuses productions fruitières et légumières sur notre territoire.
Il existe également une difficulté plus profonde.
Depuis plusieurs années, notre pays donne parfois le sentiment de croire que les objectifs suffisent à faire naître les solutions : on décide qu'il faudra moins d'eau, moins d'intrants, moins de protection des cultures, puis l'on suppose que les producteurs trouveront naturellement les moyens d'y parvenir.
L'histoire de notre agriculture enseigne pourtant exactement l'inverse. Les progrès naissent lorsque la recherche, l'innovation, les entreprises et les pouvoirs publics avancent ensemble, lorsque l'on fait confiance à l'intelligence du terrain, lorsque l'on écoute ceux qui produisent avant de leur expliquer comment ils devraient produire.
Les producteurs français n'ont jamais refusé le progrès. Ils le portent depuis des décennies. Encore faut-il leur donner les moyens techniques, scientifiques et économiques de réussir.
Nous ne pouvons pas accepter que des solutions de protection des cultures autorisées chez nos voisins européens soient écartées en France pour des raisons davantage politiques que scientifiques.
La science digne de ce nom, hors du militantisme qui la dévoie, doit éclairer la décision publique.
Elle ne doit pas être remplacée par l'émotion du moment.
Voilà les sujets que nous porterons dans les mois qui viennent, et que nous mettrons au cœur du débat présidentiel. Nous demanderons aux candidats de se positionner clairement.
Acceptent-ils que la France cesse de s'imposer davantage de contraintes que ses voisins européens, et de sécuriser durablement l'accès à l'eau pour les productions agricoles ?
Acceptent-ils de faire de la compétitivité agricole une priorité nationale ?
Acceptent-ils de défendre au niveau européen des accords commerciaux réellement équilibrés intégrant les protocoles sanitaires et phytosanitaires ?
Acceptent-ils de promouvoir à l’échelle européenne des mécanismes de régulation adaptés quand les différences trop importantes de compétitivité et de contraintes mettent en péril une filière
En fait, la question qu’ils doivent se poser avec nous c’est celle-ci. Où voulons-nous être dans six ans ?
Je pense à ces jeunes entrepreneurs, maraichers, arboriculteurs, expéditeurs, commerçants qui s'installent encore dans nos régions.
Je pense à ce qu'ils pourront accomplir si nous leur donnons les moyens de réussir.
De l'eau.
De l'innovation.
es solutions de protection des cultures.
Une compétitivité retrouvée.
Des marchés ouverts dans des conditions équitables.
Dans six ans, je veux que nous puissions dire que nous avons choisi de croire dans le potentiel de notre arboriculture et de notre maraîchage plutôt que de gérer leur déclin.
Que nous avons investi plutôt que renoncé.
Que nous avons produit plutôt qu’importé davantage.
Et que nous avons eu raison de faire ce choix.
Pour conclure, au-delà du commerce, des échanges et de la géopolitique que nous avons convoqués ce matin, il existe un lieu où tout cela prend son sens.
C’est l’étal.
L'étal du primeur.
L'étal du marché.
Le rayon fruits et légumes.
Et puis l'assiette, bien sûr.
C'est là, sous les yeux du consommateur, que se résume une vie de travail : celle du maraîcher, celle de l'arboriculteur, celle de toute une filière. Et cet aboutissement a besoin d'un savoir-faire et d'un talent trop souvent oubliés : celui du primeur, celui du chef de rayon, qui sait enchanter un étal de fruits et légumes.
C'est là que se mesure notre réussite collective.
Et c'est bien de cela qu'il s'agit, au fond, et c'est pour cela que nous nous battons : pour le plaisir du consommateur, pour une bonne nutrition, pour ce bonheur visuel, gustatif, gastronomique, culturel, que portent en eux les fruits et légumes.
C'est au service de cette finalité heureuse que nous travaillons.
Avant de clore cette matinée, je veux remercier toutes celles et tous ceux qui ont contribué à sa qualité.
Merci à Sébastien Abis, merci à Géraldine Woessner, Christophe Belloc, Philippe Pons, Bruno Vila, et à tous ceux qui sont intervenus depuis la salle — Jeff Mahintach, Philippe Binard, Laurent Grandin, Stéphane Travert, Christian Berthe — pour la franchise et la qualité de vos regards croisés. Merci à Stéphane Layani de nous avoir élargi encore l'horizon.
Les présidents de familles professionnelles et tous les administrateurs, les membres de nos commissions, groupes de travail et comités, les élus de nos comités régionaux, et les équipes d'Interfel.
Merci à toutes celles et ceux qui, depuis cinquante ans, ont fait de la coopération notre force.
Cinquante ans, cela ne se fête pas seulement en regardant le chemin parcouru.
Cela se fête en regardant ce qu'il reste à construire.
Nous n'avons pas hérité de la filière que nous représentons aujourd'hui.
Des générations de femmes et d'hommes l'ont bâtie.
À notre tour d'en préparer l'avenir.
Cette ambition ne restera pas dans cette salle. Salle prestigieuse dont le locataire nous a ce matin laissé les clés. Le ministre Jean Noël Barrot ne pouvait être présent. La ministre Annie Genevard est encore à Bruxelles aujourd’hui.
Cette ambition nous la porterons auprès des responsables publics.
Auprès des institutions européennes.
Et demain auprès de tous ceux qui solliciteront la confiance des Français pour gouverner notre pays.
Parce que l'avenir de notre filière n'est pas écrit d'avance.
Parce qu'il dépend de notre capacité collective à convaincre.
Parce qu'au bout du compte, producteurs, entreprises et consommateurs ont besoin de décisions politiques cohérentes avec les réalités du terrain.
Le défi est clair.
Conserver à la France une agriculture fruitière et légumière forte.
Compétitive.
Innovante.
Et ouverte sur le monde.
Nous avons les terroirs.
Nous avons les savoir-faire.
Nous avons les entreprises.
Nous avons les femmes et les hommes.
La vraie question n'est pas de savoir si la France peut réussir.
La vraie question est de savoir si elle se donnera les moyens de réussir.
Donnons-nous maintenant les conditions de cette réussite.
Pour nos entreprises.
Pour nos territoires. Pour les consommateurs.
Pour les générations qui nous succéderont.
Je vous remercie.
Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Président d'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais)
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