24 Août 2026
Le monde d’après ne se négocie pas à coups de menaces
À Chicago, les producteurs américains de pommes étaient réunis pour parler récoltes, débouchés et avenir de leur marché. Ils ignoraient encore que, quelques heures plus tard, l’échec des négociations entre Washington et Ottawa allait donner une illustration brutale de ce qui menace désormais l’agriculture : l’imprévisibilité.
Le Canada venait de dire non aux dernières exigences américaines et d’annoncer une riposte « dollar pour dollar ». Ce refus, malgré un rapport de forces profondément déséquilibré, pose une question qui dépasse le seul commerce nord-américain : comment continuer à produire, investir et coopérer lorsque les règles peuvent changer du jour au lendemain ?
La réponse ne consiste ni à imiter les prédateurs ni à se réfugier dans l’opacité. Elle tient en trois exigences : défendre des règles crédibles dans le commerce international, préserver une information fiable sur les marchés et adapter sans attendre notre agriculture au climat qui vient.
Le temps des prédateurs
Nous étions habitués à un commerce international imparfait. Il y avait des conflits, des droits de douane, des mesures de sauvegarde, des négociations interminables. Elles pouvaient être rudes, les intérêts divergents et les rapports de forces brutaux.
Mais il existait des règles, des accords, l’OMC, des procédures et surtout une certaine prévisibilité. Même dans le désaccord, le langage et les méthodes restaient ceux de la diplomatie : négocier, argumenter, chercher un compromis, respecter les engagements pris.
On pouvait ainsi produire, investir, exporter en sachant à peu près dans quel environnement économique on évoluerait quelques mois plus tard.
Ce monde-là n’est plus.
Une déclaration, une menace ou une décision présidentielle peut aujourd’hui bouleverser en quelques heures des flux commerciaux construits pendant des années, ou tout au moins plonger ceux qui en vivent dans la plus profonde incertitude.
Les producteurs américains de pommes viennent d’en faire brutalement l’expérience. Alors qu’ils expliquaient à Chicago combien les marchés canadien et mexicain leur étaient indispensables, quelques heures plus tard leur propre président les ramenait aux nouvelles réalités de leur pays : une politique commerciale censée défendre les intérêts américains peut aussi fragiliser ceux qui ont besoin du commerce international pour vivre.
Personne ne sait combien de temps cette situation durera. Quelques jours ? Six mois ? Un an ?
L’imprévisibilité est devenue elle-même une donnée économique.
Giuliano da Empoli a donné à son dernier livre un titre qui résume assez bien notre époque : L’Heure des prédateurs.
Face aux prédateurs, la tentation pourrait être d’adopter leurs armes et leurs méthodes. Ce serait probablement leur donner un avantage supplémentaire.
L’attitude canadienne montre une autre voie : savoir dire non sans renoncer à ce que l’on considère comme les conditions d’une vraie négociation. Le sérieux, la prudence, la réciprocité, la crédibilité des engagements et le respect du partenaire. Résister, non pour rompre la relation, mais pour préserver les conditions dans lesquelles elle pourra demain se reconstruire.
Car le commerce international n’est pas nécessairement un jeu dans lequel ce que l’un gagne, l’autre doit le perdre.
Montesquieu avait développé l’idée du « doux commerce ». Le commerce n’a évidemment jamais empêché les guerres. Mais l’intuition demeure : lorsque deux nations trouvent un intérêt réciproque à échanger ce que chacune sait produire, elles construisent aussi des interdépendances, des règles, de la confiance et de la prospérité. Et avec elles un intérêt supplémentaire à préserver la paix.
Dans ce Brave New World, la réponse au désordre n’est donc pas davantage de désordre.
Faut-il aveugler le marché ?
À Chicago, une deuxième rupture interrogeait.
Depuis des décennies, notre filière pomme a progressivement construit une culture de la connaissance partagée : prévisions de récolte, niveaux de stocks, volumes commercialisables.
C’est toute l’histoire de Prognosfruit en Europe, dont nous venons de célébrer les cinquante ans à Constance. C’est aussi celle de la World Apple and Pear Association, WAPA, à l’échelle mondiale et, en France, de nos associations d’organisations de producteurs.
L’idée était simple : mieux connaître l’état du marché pour mieux décider.
Les producteurs de l’État de Washington ont décidé cette année de rompre avec cette pratique. Ils ne veulent plus produire d’estimations de récolte et ont choisi de ne pas commenter les prévisions établies par l’USDA. Leur silence ne signifie ni approbation ni contestation, à la hausse comme à la baisse, des chiffres officiels.
Leur motivation mérite évidemment d’être entendue.
Ils connaissent une situation économique très difficile. Les coûts de production ont considérablement augmenté et, pour nombre de variétés et de producteurs, les prix de vente ne couvrent plus les coûts de revient.
Ils considèrent qu’annoncer des prévisions précises, validées par la production, donne immédiatement une arme supplémentaire à une distribution beaucoup plus concentrée qu’eux pour négocier. Une information que leurs clients peuvent utiliser pour les contraindre à accepter des prix trop bas.
La question est parfaitement légitime.
Mais la réponse choisie me laisse dubitatif.
Car l’information ne disparaît pas. L’USDA continue de publier ses estimations. Lors des discussions régionales qui ont eu lieu à Chicago, certains opérateurs semblaient d’ailleurs considérer que l’estimation officielle de la récolte de Washington était trop élevée.
Autrefois, ils auraient contribué à la corriger à la baisse. Cette année, ils ont choisi de ne pas le faire.
Mais si le chiffre est effectivement trop élevé, le marché et la distribution continueront à en disposer et seront naturellement enclins à négocier sur l’hypothèse d’une offre plus importante qu’elle ne sera réellement.
Le paradoxe est évident.
Surtout, l’opacité ne crée pas à elle seule un rapport de forces.
Pour qu’une telle stratégie puisse véritablement servir la production, il faudrait que celle-ci soit suffisamment organisée pour maîtriser collectivement sa mise en marché et maintenir l’offre légèrement en deçà de la demande. C’est alors la rareté qui soutient le prix, bien davantage que l’absence d’information.
Mais la production reste constituée d’entreprises indépendantes. Même dans l’État de Washington, où les metteurs en marché sont moins nombreux et puissants, chacun peut avoir intérêt, à un moment donné, à sortir de la stratégie collective pour gagner une part de marché, écouler davantage de volumes ou accepter un prix légèrement inférieur.
Et l’opacité peut alors se retourner contre celui qu’elle devait protéger.
Face à plusieurs vendeurs, un distributeur très concentré peut toujours dire à l’un : « Si vous n’acceptez pas mes conditions, un autre les acceptera. »
Vrai ou faux ? Justement, personne ne le sait plus.
Le doute que l’on voulait installer chez l’acheteur peut revenir chez le vendeur.
C’est pourquoi je continue de croire que, sur le temps long, la transparence est moins dangereuse que l’opacité.
À condition qu’elle repose sur une information sincère, rigoureuse, construite année après année et suffisamment fiable pour devenir un repère commun.
Cette connaissance oblige l’amont à regarder la réalité de son marché, à s’organiser et à prendre ses responsabilités. Elle permet de décider ce qu’il faut planter, ce qu’il faut arracher, où investir et quels débouchés rechercher.
Elle est également utile à l’aval. Car la relation entre producteurs et distributeurs ne se résume pas à un affrontement sur le prix. Un distributeur doit approvisionner ses magasins, assurer la qualité et la continuité de ses gammes. Il a lui aussi besoin de fournisseurs solides, de visibilité et de relations durables.
Et pour construire dans la durée, il faut de la confiance.
Enfin, lorsque les prix restent durablement inférieurs aux coûts de revient, il faut regarder toute la réalité en face. La responsabilité n’en revient pas nécessairement au seul acheteur. Elle peut aussi révéler une offre structurellement supérieure à la demande.
Dans ce cas, aucune rétention d’information ne supprimera durablement le problème.
La vérité du marché peut être désagréable. La cacher ne la fait pas disparaître.
Ce qui dépend de nous
Et puis il y a le climat.
L’année 2026 aura été particulièrement éprouvante pour les producteurs français de fruits et légumes. Canicules successives, longue sécheresse, températures exceptionnelles : les cultures et les hommes ont été mis à rude épreuve.
Les dégâts sont réels.
Mais une autre réalité mérite d’être dite : partout où les producteurs disposaient d’un accès suffisant à l’eau et d’installations performantes pour l’utiliser avec précision, les cultures ont souvent remarquablement résisté.
Non sans difficultés, non sans pertes, mais elles ont résisté.
Et une question s’impose : si de tels étés deviennent plus fréquents, pourrons-nous continuer à produire les mêmes fruits et légumes, avec les mêmes variétés, dans les mêmes régions ?
Le doute est légitime.
À Constance, lors de Prognosfruit, l’inquiétude climatique était omniprésente chez les producteurs européens.
Quelques jours plus tard, à Chicago, le tableau était différent. Certaines régions américaines avaient subi des gels importants. Ailleurs, les conditions de production avaient été favorables. Les mêmes inquiétudes ne s’exprimaient pas avec la même intensité.
Le réchauffement est global. Ses manifestations agricoles restent locales, variables d’une année à l’autre et d’un territoire à l’autre.
Cela ne doit conduire ni au déni ni au fatalisme.
Cela doit nous conduire à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous.
Ce qui ne dépend pas de nous seuls, c’est la trajectoire de la température mondiale.
La France représente moins de 1 % des émissions mondiales. Elle doit évidemment prendre sa part à l’effort collectif de réduction des émissions et coopérer avec l’Europe et le reste du monde.
Mais elle ne peut pas, seule, régler le thermostat de la planète.
Accepter d’affaiblir notre agriculture ou notre industrie au nom d’un résultat climatique que notre action solitaire serait incapable d’obtenir serait une dangereuse illusion. Plus encore si les productions perdues étaient simplement remplacées par des importations.
Nous devons participer à l’effort mondial. Nous ne devons pas faire cavalier seul.
En revanche, notre capacité d’adaptation dépend très largement de nous.
Et là, nous pouvons agir.
Adapter les variétés et les calendriers. Repenser, lorsque cela deviendra nécessaire, certaines zones de production. Protéger les vergers contre le gel, la grêle, le vent et les excès de rayonnement solaire. Investir dans les filets, dans la recherche et dans des systèmes d’irrigation toujours plus précis et plus économes.
Et surtout gérer l’eau dans le temps.
Lorsque l’eau est disponible en hiver et que son prélèvement respecte le fonctionnement des milieux, la stocker pour l’utiliser pendant les périodes de déficit est une réponse d’adaptation.
Il faut sortir d’une opposition stérile entre atténuation et adaptation.
Je comprends le débat sur la « maladaptation » et le risque que l’adaptation puisse devenir un prétexte pour ne plus agir sur les causes du réchauffement.
Mais ce raisonnement devient absurde lorsqu’il conduit à empêcher les agriculteurs de se protéger contre un climat dont on leur explique simultanément que les excès vont s’aggraver.
S’adapter n’est pas renoncer à agir sur le climat. C’est prendre acte du climat auquel nous devons déjà faire face.
Ce qui ne dépend pas de nous seuls exige de la coopération.
Ce qui dépend de nous exige de l’action.
Le temps long
Voilà donc ce Brave New World.
Un commerce international dans lequel l’imprévisibilité menace de devenir la règle.
Des producteurs qui se demandent si la connaissance qu’ils partageaient hier n’est pas devenue une arme entre les mains de leurs clients.
Un climat dont l’évolution nous oblige à nous demander comment et où nous produirons demain.
Trois incertitudes. Mais peut-être aussi trois réponses assez simples.
Au désordre, les règles. À l’opacité, la connaissance. Aux aléas du climat, l’adaptation.
Lao Tseu écrivait que l’on gouverne un grand pays comme on fait cuire un petit poisson : il ne faut pas trop le remuer.
Deux mille cinq cents ans plus tard, l’image conserve une étonnante actualité.
Les économies, les entreprises, les échanges internationaux ont besoin de stabilité. Ils ont besoin de règles compréhensibles, de confiance, de visibilité et de temps.
Un verger se plante pour vingt ans. Une entreprise se construit parfois sur plusieurs générations. Un marché se gagne par la confiance. Une relation entre deux pays se bâtit pendant des décennies.
Tout cela s’accommode mal de l’agitation permanente.
Face à L’Heure des prédateurs, il faut donc réhabiliter le temps long.
Dans les relations internationales, retrouver le sérieux, la négociation, la réciprocité et la crédibilité des engagements. Et savoir dire non lorsque les conditions mêmes d’une négociation équilibrée ne sont plus réunies.
Dans nos filières, continuer à rechercher la vérité des marchés, partager une information fiable et utiliser cette connaissance pour mieux nous organiser et prendre nos responsabilités.
Face au climat, participer avec sérieux à l’effort collectif mondial, mais mettre toute notre énergie à faire ce qui dépend directement de nous : protéger, investir, stocker, rechercher, expérimenter, adapter.
Ce ne sont pas des réponses spectaculaires. Ce sont des réponses de long terme.
Et ce sont probablement celles qui devront guider nos filières dans les années qui viennent, nos demandes aux pouvoirs publics et les choix agricoles qui devront être proposés au pays.
Car le sérieux, la connaissance, la confiance, l’investissement et l’adaptation ont un défaut dans le monde d’aujourd’hui : ils font moins de bruit que les prédateurs.
Mais ils ont un immense avantage.
Ils construisent.
Brave New World ? Sans doute.
Mais les nouveaux mondes appartiennent aussi aux braves.
vec sérieux à l’effort collectif mondial, mais mettre toute notre énergie à faire ce qui dépend directement de nous : protéger, investir, stocker, rechercher, expérimenter, adapter.
Ce ne sont pas des réponses spectaculaires. Ce sont des réponses de long terme.
Et ce sont probablement celles qui devront guider nos filières dans les années qui viennent, nos demandes aux pouvoirs publics et les choix agricoles qui devront être proposés au pays.
Car le sérieux, la connaissance, la confiance, l’investissement et l’adaptation ont un défaut dans le monde d’aujourd’hui : ils font moins de bruit que les prédateurs.
Mais ils ont un immense avantage.
Ils construisent.
Brave New World ? Sans doute.
Mais les nouveaux mondes appartiennent aussi aux braves.
Je suis arboriculteur, viticulteur et aussi Président d'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais). J’augmente aussi le temps que je consacre à la photographie.
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