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Le potager du monde : avec les voyageurs du Tian Shan et d’ailleurs

Avant d’être une filière, avant d’être un marché, les fruits et légumes ont été des voyageurs.

Il y a quelque chose de vertigineux à contempler lhistoire longue de nos productions. Bien avant que lhumanité ait inventé les douanes, les organisations interprofessionnelles ou les accords de libre-échange, la nature avait entrepris de disperser ses trésors aux quatre coins de la planète. Et lhomme, dès qu’il sest mis en mouvement, la accompagnée et amplifiée.

La pomme est née dans les monts Tian Shan, à la frontière de lactuel Kazakhstan et de la Chine occidentale, dans des forêts sauvages de Malus sieversii dont descendent toutes les variétés cultivées aujourd’hui. Elle a conquis le monde dans les sacoches des caravanes qui arpentaient la Route de la Soie, se transformant à chaque étape, se croisant avec des variétés locales, shybridant lentement par la main des hommes qui sélectionnaient sans le savoir. Ce que nous appelons amélioration variétale nest, dans le fond, que la continuation raisonnée de ce brassage sélectif millénaire.

La tomate a fait le chemin inverse. Née dans les Andes, domestiquée au Mexique, elle arrive en Europe au XVIe siècle dans les cales des galions espagnols, suspecte, ornementale, jugée vénéneuse pendant deux siècles, avant que lItalie du Sud ne ladopte et que la cuisine méditerranéenne ne la sacre.

Le poivron, lui, raconte les échanges qui saccélèrent et se ramifient : né en Amérique, il devient paprika en Hongrie, biber dans lEmpire ottoman, gochugaru en Corée, pilier didentités culinaires qui semblent immémoriales et qui ne datent, en réalité, que de quelques siècles. À chaque transplantation, une identité nouvelle. À chaque adoption, une cuisine qui se réinvente.

Ces trois trajectoires disent une même vérité : les fruits et légumes ont toujours été des marqueurs de civilisation autant que de spécificités agricoles. Ils portent dans leur génome la mémoire des migrations, des croisements, des routes commerciales, des échanges culturels et culinaires qui ont façonné nos sociétés.

Aujourdhui, ce mouvement a atteint une dimension que les marchands de la Route de la Soie nauraient pu imaginer. Lorsque nous nous arrêtons devant les étals dun marché à Paris, à Lyon ou à Bordeaux, comme devant ceux de Singapour, de São Paulo ou de Dubaï, nous avons sous les yeux le potager du monde. Des cerises chiliennes en décembre, des fraises espagnoles en janvier, des haricots verts du Kenya en juin, des mangues du Pérou toute lannée : la mondialisation des fruits et légumes est une prouesse silencieuse et quotidienne.

Elle repose sur une convergence de révolutions simultanées : loptimisation des chaines logistiques, portées par le fret maritime et aérien, les entrepôts réfrigérés et le transport sous atmosphère contrôlée ; les avancées de lagronomie et de la génétique, qui ont permis de créer des variétés adaptées à des latitudes nouvelles, résistantes aux aléas climatiques, calibrées pour traverser des milliers de kilomètres sans perdre ni leur apparence ni leur goût ; et la puissance dentreprises multinationales et de réseaux de distribution qui organisent, planifient et fluidifient ces flux à l’échelle planétaire. Et si ce potager du monde a longtemps semblé illimité dans sa capacité à croître, les signaux se multiplient dun ralentissement structurel : les terres arables se raréfient, leau manque, le climat dérègle les saisons. Derrière chaque barquette de tomates marocaines ou sac de pommes de terre égyptiennes, cest aussi une bataille silencieuse pour leau qui se joue ; ressource qui, plus que la terre, dessinera les cartes agricoles de demain.

Il y a dans tout cela une forme d’émerveillement légitime. Le doux commerce, comme disait Montesquieu, adoucit les mœurs et met de la couleur sur nos tables. La séduction de lexotique, le plaisir de manger ce qui est toujours de saison quelque part dans le monde, la diffusion des traditions culinaires qui voyagent avec les produits : tout cela participe dun monde ouvert, foisonnant, généreux.

Mais les fruits et légumes, comme tous les biens qui s’échangent dans le monde, ne flottent pas au-dessus de la géopolitique. Ils en sont, au contraire, lun des révélateurs les plus immédiats.

Lembargo russe de 2014, décidé en réponse aux sanctions européennes, a mis à larrêt du jour au lendemain des flux dexportation considérables pour nos producteurs européens de pommes, de poires, de tomates et de légumes. Les restrictions à limportation décidées par lAlgérie en 2016 ont rappelé, brutalement, à quel point certains marchés proches pouvaient basculer au gré des tensions budgétaires ou diplomatiques. Et les récents développements en Iran, avec la fermeture de fait du détroit dOrmuz et les risques du franchissement de celui de Bab el-Mandeb, illustrent comment un conflit régional peut instantanément reconfigurer des routes maritimes dont dépendent des approvisionnements et des exportations que nous jugions acquis.

La géopolitique des fruits et légumes ne se joue pas seulement dans les crises. Elle se joue aussi, de façon plus souterraine mais tout aussi structurante, dans les salles de négociation des accords commerciaux. Les accords que lUnion européenne a récemment conclus ou engage avec lInde, lAustralie ou les pays du Mercosur soulèvent une question que notre filière ne peut éluder : ces textes libéralisent les échanges, abaissent les droits de douane, mais ne traitent pas des accords sanitaires et phytosanitaires, des protocoles SPS qui régissent laccès aux marchés en matière dexemption de parasitisme, de résidus, de traitements et ditinéraires de production. Or ces protocoles, formellement fondés sur la seule science, sont dans la pratique de puissants instruments de protection stratégique des États. Nos principaux concurrents le savent et les utilisent pour chaque pays candidat à leur marché quand lEurope offre un accès simplifié à ses 27 pays. Nous devons en être pleinement conscients.

Le potager du monde est un espace de richesse et dopportunités. Cest aussi un espace de tensions, dasymétries et de rapports de force que les acteurs de notre filière doivent comprendre pour sy mouvoir avec lucidité.

Cest précisément pour cela que le travail accompli par la talentueuse équipe dexperts du Club Déméter dans cet ouvrage est si précieux. En cartographiant avec rigueur et profondeur les grandes dynamiques géopolitiques qui traversent la filière fruits et légumes, ses membres offrent à lensemble des acteurs, producteurs, opérateurs, distributeurs, décideurs publics, une lecture indispensable pour comprendre le monde tel quil est, et non tel quon aimerait quil fût. Je les remercie chaleureusement pour la qualité de leur engagement et la hauteur de vue qui caractérise, une fois encore, leurs travaux.

Interfel, pour sa part, ne saurait se tenir à l’écart de ces enjeux. Notre mission, développer la consommation de fruits et légumes en France, quils viennent de nos régions ou dailleurs, nous engage à promouvoir la diversité, la qualité et la valeur nutritionnelle de lensemble de loffre disponible sur nos marchés. Mais elle nous engage tout autant, et avec une conviction renouvelée, à défendre la compétitivité des productions issues de nos terroirs, de nos régions et de nos latitudes. Les fruits et légumes qui poussent sous le soleil de Provence, dans la vallée du Rhône ou de la Garonne, sur les coteaux de lAdour ou sous les serres du Finistère, sans oublier les vergers du Val de Loire et les champs du Nord, ont toute leur place sur les marchés du monde dont évidemment le nôtre et Interfel travaillera sans relâche pour quils y soient présents, reconnus et valorisés.

Les voyageurs du Tian Shan nont pas fini leur route. Mais ils savent désormais quelle passe par des salles de négociation autant que par des vallées fertiles.

 

Daniel SAUVAITRE

Président dINTERFEL

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À propos

Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Président d'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais)
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