14 Juin 2026
Il y a quelque chose de vertigineux à contempler l’histoire longue de nos productions. Bien avant que l’humanité ait inventé les douanes, les organisations interprofessionnelles ou les accords de libre-échange, la nature avait entrepris de disperser ses trésors aux quatre coins de la planète. Et l’homme, dès qu’il s’est mis en mouvement, l’a accompagnée et amplifiée.
La pomme est née dans les monts Tian Shan, à la frontière de l’actuel Kazakhstan et de la Chine occidentale, dans des forêts sauvages de Malus sieversii dont descendent toutes les variétés cultivées aujourd’hui. Elle a conquis le monde dans les sacoches des caravanes qui arpentaient la Route de la Soie, se transformant à chaque étape, se croisant avec des variétés locales, s’hybridant lentement par la main des hommes qui sélectionnaient sans le savoir. Ce que nous appelons amélioration variétale n’est, dans le fond, que la continuation raisonnée de ce brassage sélectif millénaire.
La tomate a fait le chemin inverse. Née dans les Andes, domestiquée au Mexique, elle arrive en Europe au XVIe siècle dans les cales des galions espagnols, suspecte, ornementale, jugée vénéneuse pendant deux siècles, avant que l’Italie du Sud ne l’adopte et que la cuisine méditerranéenne ne la sacre.
Le poivron, lui, raconte les échanges qui s’accélèrent et se ramifient : né en Amérique, il devient paprika en Hongrie, biber dans l’Empire ottoman, gochugaru en Corée, pilier d’identités culinaires qui semblent immémoriales et qui ne datent, en réalité, que de quelques siècles. À chaque transplantation, une identité nouvelle. À chaque adoption, une cuisine qui se réinvente.
Ces trois trajectoires disent une même vérité : les fruits et légumes ont toujours été des marqueurs de civilisation autant que de spécificités agricoles. Ils portent dans leur génome la mémoire des migrations, des croisements, des routes commerciales, des échanges culturels et culinaires qui ont façonné nos sociétés.
Aujourd’hui, ce mouvement a atteint une dimension que les marchands de la Route de la Soie n’auraient pu imaginer. Lorsque nous nous arrêtons devant les étals d’un marché à Paris, à Lyon ou à Bordeaux, comme devant ceux de Singapour, de São Paulo ou de Dubaï, nous avons sous les yeux le potager du monde. Des cerises chiliennes en décembre, des fraises espagnoles en janvier, des haricots verts du Kenya en juin, des mangues du Pérou toute l’année : la mondialisation des fruits et légumes est une prouesse silencieuse et quotidienne.
Elle repose sur une convergence de révolutions simultanées : l’optimisation des chaines logistiques, portées par le fret maritime et aérien, les entrepôts réfrigérés et le transport sous atmosphère contrôlée ; les avancées de l’agronomie et de la génétique, qui ont permis de créer des variétés adaptées à des latitudes nouvelles, résistantes aux aléas climatiques, calibrées pour traverser des milliers de kilomètres sans perdre ni leur apparence ni leur goût ; et la puissance d’entreprises multinationales et de réseaux de distribution qui organisent, planifient et fluidifient ces flux à l’échelle planétaire. Et si ce potager du monde a longtemps semblé illimité dans sa capacité à croître, les signaux se multiplient d’un ralentissement structurel : les terres arables se raréfient, l’eau manque, le climat dérègle les saisons. Derrière chaque barquette de tomates marocaines ou sac de pommes de terre égyptiennes, c’est aussi une bataille silencieuse pour l’eau qui se joue ; ressource qui, plus que la terre, dessinera les cartes agricoles de demain.
Il y a dans tout cela une forme d’émerveillement légitime. Le doux commerce, comme disait Montesquieu, adoucit les mœurs et met de la couleur sur nos tables. La séduction de l’exotique, le plaisir de manger ce qui est toujours de saison quelque part dans le monde, la diffusion des traditions culinaires qui voyagent avec les produits : tout cela participe d’un monde ouvert, foisonnant, généreux.
Mais les fruits et légumes, comme tous les biens qui s’échangent dans le monde, ne flottent pas au-dessus de la géopolitique. Ils en sont, au contraire, l’un des révélateurs les plus immédiats.
L’embargo russe de 2014, décidé en réponse aux sanctions européennes, a mis à l’arrêt du jour au lendemain des flux d’exportation considérables pour nos producteurs européens de pommes, de poires, de tomates et de légumes. Les restrictions à l’importation décidées par l’Algérie en 2016 ont rappelé, brutalement, à quel point certains marchés proches pouvaient basculer au gré des tensions budgétaires ou diplomatiques. Et les récents développements en Iran, avec la fermeture de fait du détroit d’Ormuz et les risques du franchissement de celui de Bab el-Mandeb, illustrent comment un conflit régional peut instantanément reconfigurer des routes maritimes dont dépendent des approvisionnements et des exportations que nous jugions acquis.
La géopolitique des fruits et légumes ne se joue pas seulement dans les crises. Elle se joue aussi, de façon plus souterraine mais tout aussi structurante, dans les salles de négociation des accords commerciaux. Les accords que l’Union européenne a récemment conclus ou engage avec l’Inde, l’Australie ou les pays du Mercosur soulèvent une question que notre filière ne peut éluder : ces textes libéralisent les échanges, abaissent les droits de douane, mais ne traitent pas des accords sanitaires et phytosanitaires, des protocoles SPS qui régissent l’accès aux marchés en matière d’exemption de parasitisme, de résidus, de traitements et d’itinéraires de production. Or ces protocoles, formellement fondés sur la seule science, sont dans la pratique de puissants instruments de protection stratégique des États. Nos principaux concurrents le savent et les utilisent pour chaque pays candidat à leur marché quand l’Europe offre un accès simplifié à ses 27 pays. Nous devons en être pleinement conscients.
Le potager du monde est un espace de richesse et d’opportunités. C’est aussi un espace de tensions, d’asymétries et de rapports de force que les acteurs de notre filière doivent comprendre pour s’y mouvoir avec lucidité.
C’est précisément pour cela que le travail accompli par la talentueuse équipe d’experts du Club Déméter dans cet ouvrage est si précieux. En cartographiant avec rigueur et profondeur les grandes dynamiques géopolitiques qui traversent la filière fruits et légumes, ses membres offrent à l’ensemble des acteurs, producteurs, opérateurs, distributeurs, décideurs publics, une lecture indispensable pour comprendre le monde tel qu’il est, et non tel qu’on aimerait qu’il fût. Je les remercie chaleureusement pour la qualité de leur engagement et la hauteur de vue qui caractérise, une fois encore, leurs travaux.
Interfel, pour sa part, ne saurait se tenir à l’écart de ces enjeux. Notre mission, développer la consommation de fruits et légumes en France, qu’ils viennent de nos régions ou d’ailleurs, nous engage à promouvoir la diversité, la qualité et la valeur nutritionnelle de l’ensemble de l’offre disponible sur nos marchés. Mais elle nous engage tout autant, et avec une conviction renouvelée, à défendre la compétitivité des productions issues de nos terroirs, de nos régions et de nos latitudes. Les fruits et légumes qui poussent sous le soleil de Provence, dans la vallée du Rhône ou de la Garonne, sur les coteaux de l’Adour ou sous les serres du Finistère, sans oublier les vergers du Val de Loire et les champs du Nord, ont toute leur place sur les marchés du monde dont évidemment le nôtre et Interfel travaillera sans relâche pour qu’ils y soient présents, reconnus et valorisés.
Les voyageurs du Tian Shan n’ont pas fini leur route. Mais ils savent désormais qu’elle passe par des salles de négociation autant que par des vallées fertiles.
Daniel SAUVAITRE
Président d’INTERFEL
Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Président d'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais)
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