16 Août 2026
L’année 2026 laissera une trace profonde dans l’agriculture française. Des températures exceptionnellement élevées, des canicules successives, une sécheresse installée dès le printemps et, dans de nombreux territoires, une répétition de journées dépassant les 40 degrés.
Pour celles et ceux qui cultivent, le changement climatique n’est plus une courbe projetée à l’horizon 2050. Il est entré dans les champs, dans les vergers et dans les comptes d’exploitation.
En maraîchage, certains semis réalisés pendant les périodes de chaleur extrême n’ont pas levé ou n’ont pas survécu. Même l’irrigation n’a pas toujours suffi. Lorsque la température du sol devient excessive, lorsque l’air brûlant accélère l’évaporation et que la plante ne parvient plus à réguler ses échanges, apporter de l’eau ne résout pas tout.
Il faut le reconnaître, car l’irrigation n’est ni une assurance tous risques ni une baguette magique.
Mais il faut aussi regarder l’autre réalité, autrement plus massive : partout où une quantité suffisante d’eau a pu être apportée au bon moment, l’irrigation a permis de sauver des cultures, de préserver des arbres, de maintenir la production et d’éviter que l’accident climatique ne devienne une catastrophe économique.
Quelques litres par arbre et, au bout, la survie d’un verger
Je suis arboriculteur en Charente, en Charente-Maritime et en Dordogne. Alors que nous commençons à cueillir nos premières pommes, je peux mesurer très concrètement ce que l’accès à l’eau a représenté cette année.
Nos fruits portent les marques de cet été. Nous observons des coups de soleil et des calibres plus faibles. Nous savons déjà que la récolte ne sera pas celle que nous aurions espérée. Mais nous allons récolter.
Si nous pouvons encore l’envisager, c’est parce que nous avons pu apporter chaque jour, avec une grande économie, quelques litres d’eau à chacun de nos arbres.
Quelques litres seulement. Mais quelques litres décisifs.
Ce résultat tient aussi à la vigilance de ma fille, de mes associés et de toutes nos équipes. Pendant des semaines, chacun a veillé au fonctionnement des installations, vérifié les pressions et recherché les goutteurs bouchés. Dans une année pareille, un goutteur qui cesse de fonctionner n’est pas un simple incident technique. Il peut condamner un arbre, puis compromettre son potentiel de production pour plusieurs années.
Certaines parcelles ont bénéficié, en complément du goutte-à-goutte, d’une aspersion capable de rafraîchir temporairement le verger pendant les heures les plus chaudes. D’autres sont équipées de micro-irrigation, qui humidifie une surface de sol plus large que les seuls bulbes formés sous chaque goutteur et permet aux racines d’explorer un volume plus important.
Ce sont ces installations, cette eau disponible et cette attention quotidienne qui vont peut-être nous permettre de survivre agronomiquement et économiquement à cette année si éprouvante.
Car un verger ne se sème pas de nouveau chaque printemps. Il constitue un capital construit pendant des années. Lorsqu’un arbre souffre gravement, ce n’est pas seulement la récolte en cours qui est affectée. Ce sont les suivantes qui peuvent l’être également.
L’année 2026 nous oblige donc à revoir nos références. Nous savons désormais qu’il faudra mieux protéger les fruits contre le rayonnement solaire, notamment en faisant évoluer la couleur et le pouvoir d’ombrage de nos filets. Nous devrons rapprocher les goutteurs intégrés aux lignes d’irrigation ou, dans certains cas, installer deux lignes de part et d’autre du rang afin de répartir plus largement l’eau autour des racines. Nous devrons aussi disposer, à l’hectare, d’un volume annuel supérieur à celui qui suffisait jusqu’à présent.
Il faut regarder cette réalité en face : si les volumes disponibles n’augmentent pas alors que les besoins progressent, il faudra réduire les surfaces de vergers pour les adapter à la ressource. Autrement dit, arracher des arbres ou renoncer à planter.
L’autre choix consiste à rechercher les mètres cubes supplémentaires qui permettront de maintenir notre potentiel de production.
Voilà la décision qui se présente aujourd’hui à des milliers d’arboriculteurs et de maraîchers : abandonner progressivement une partie de leurs cultures ou organiser la disponibilité de l’eau nécessaire à leur adaptation.
Là où l’eau manquait déjà, les récoltes se sont effondrées
La Bretagne et notamment le Finistère, où seule une faible part des surfaces légumières est traditionnellement irriguée, ont été frappés de plein fouet. Ce territoire avait bâti son modèle sur un climat océanique qui assurait habituellement une pluviométrie régulière et des températures tempérées.
En 2026, cette sécurité climatique a disparu.
La sécheresse et la chaleur ont provoqué des pertes considérables, parfois irréversibles. Des semis n’ont pas levé. De jeunes plants n’ont pas résisté. Des calendriers de production entiers ont été désorganisés.
Cette catastrophe apporte une démonstration dont nous aurions préféré nous passer : lorsqu’il ne pleut plus, une agriculture qui ne dispose pas d’eau ne peut plus assurer sa production.
Le changement climatique bouleverse moins la quantité d’eau que sa répartition
Le débat français sur l’eau reste trop souvent enfermé dans une représentation fausse : celle d’une ressource condamnée à diminuer partout, tout le temps, et qu’il faudrait seulement apprendre à moins utiliser.
La réalité est plus complexe.
Le changement climatique intensifie et dérègle le cycle de l’eau. Il accroît l’évaporation, prolonge les sécheresses, réduit l’humidité des sols et augmente les besoins des plantes. Mais il favorise également des précipitations plus irrégulières et parfois plus violentes. Les périodes sans pluie peuvent durer davantage, tandis qu’une part croissante des précipitations tombe en quelques épisodes intenses.
Nous allons donc devoir affronter simultanément davantage de sécheresses et davantage d’excès d’eau.
En montagne, la diminution de l’enneigement modifie déjà le calendrier de la ressource. L’eau autrefois stockée sous forme de neige descend plus tôt, tandis que la fonte nivale soutient moins longtemps les cours d’eau au printemps et en été. Ce qui était naturellement régulé par la montagne doit désormais l’être davantage par l’action humaine.
Face à cette nouvelle donne, nous avons deux possibilités : regarder passer l’eau lorsqu’elle est abondante et déplorer son absence quelques mois plus tard, ou organiser sa régulation.
Il faut choisir.
Stocker l’eau n’est pas nier le changement climatique. C’est s’y adapter
La France possède depuis longtemps des ouvrages qui démontrent l’utilité de cette régulation.
Serre-Ponçon ne sert pas seulement à produire de l’électricité. Son eau participe à l’irrigation, à l’alimentation des territoires, au soutien des débits, au tourisme et à la maîtrise des crues. En Charente, les barrages de Lavaud et de Mas Chaban permettent de soutenir l’étiage du fleuve lorsque les débits naturels deviennent insuffisants.
Ces ouvrages ne créent pas d’eau. Ils déplacent sa disponibilité dans le temps.
C’est exactement la fonction d’une réserve remplie en période de hautes eaux : prélever lorsque la ressource est disponible, dans des limites déterminées par l’autorité publique, afin de réduire ou d’éviter les prélèvements pendant l’été, lorsque les cours d’eau et les nappes sont sous tension.
Bien entendu, aucun projet ne doit s’affranchir d’une étude hydrologique sérieuse. Les volumes prélevables doivent tenir compte des débits des cours d’eau, de la recharge des nappes, de l’alimentation en eau potable, des milieux aquatiques et de l’ensemble des usages. Les seuils de prélèvement doivent être contrôlés. Les effets cumulés doivent être évalués.
C’est précisément ce que prévoient la loi sur l’eau, les études préalables et les autorisations préfectorales.
Mais dès lors que ces conditions sont respectées, au nom de quelle rationalité faudrait-il laisser s’écouler une eau momentanément abondante, puis interdire son utilisation lorsque les plantes en ont besoin ?
La loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, définitivement adoptée cet été et partiellement validée par le Conseil constitutionnel, marque de ce point de vue une avancée politique majeure. Elle fixe notamment à l’État l’objectif de doubler les volumes de stockage d’eau destinés aux usages agricoles d’ici à 2035.
Ce n’est pas un permis de prélever sans limites. C’est le retour d’une ambition.
Quand l’autorité scientifique masque un choix politique
Cette ambition continue pourtant de susciter des oppositions radicales. Des personnalités sont invitées dans les médias en raison de leur qualification scientifique et présentent régulièrement le stockage comme une « maladaptation » au changement climatique.
Les réserves entraîneraient de l’évaporation. Leur eau pourrait se réchauffer. Des cyanobactéries pourraient s’y développer. Elles maintiendraient artificiellement des systèmes agricoles qui devraient être transformés.
Certains de ces phénomènes existent et doivent être étudiés. Toute eau stockée à l’air libre s’évapore en partie. Toute retenue doit être correctement conçue, gérée et surveillée. Aucun agriculteur sérieux ne le conteste.
Mais constater une perte par évaporation ne suffit pas à démontrer qu’un stockage est inutile. Encore faut-il la mesurer et la comparer au volume conservé, aux prélèvements estivaux évités, aux pertes agricoles prévenues et aux autres solutions réellement disponibles.
Identifier un risque ne démontre pas davantage que tous les projets doivent être abandonnés. Sinon, il faudrait renoncer à tout ouvrage humain présentant une imperfection.
C’est ici que la frontière entre science et politique est trop souvent effacée.
La science peut évaluer la ressource disponible, mesurer l’évaporation, modéliser les effets d’un prélèvement, étudier la biodiversité et comparer plusieurs scénarios. Elle peut dire à quelles conditions un projet est soutenable ou ne l’est pas.
Mais décider qu’il faut réduire l’irrigation plutôt que développer le stockage, abandonner certaines productions plutôt que sécuriser leur alimentation en eau, ou accepter davantage d’importations plutôt que préserver notre souveraineté alimentaire relève d’un choix politique.
Ce choix peut être défendu. Mais il doit l’être comme tel.
Un diplôme scientifique ne transforme pas une préférence idéologique en vérité scientifique. Lorsqu’un expert utilise l’autorité que lui confère son titre pour présenter comme une conclusion de la science ce qui relève en réalité de sa conception de l’agriculture, de l’économie ou de la société, il affaiblit la parole scientifique qu’il prétend servir.
La déontologie devrait imposer une séparation claire : voici ce que montrent les données ; voici les incertitudes ; voici les différents scénarios ; et voici, enfin, la préférence personnelle que j’en déduis.
Cette distinction est indispensable. Sans elle, le débat public ne gagne pas en science. Il gagne seulement en confusion.
Économiser, infiltrer, réutiliser et stocker
La bonne politique de l’eau ne consiste évidemment pas à opposer toutes les solutions.
Nous devons améliorer les sols afin qu’ils retiennent davantage d’eau. Nous devons réduire les fuites des réseaux, moderniser l’irrigation, sélectionner des variétés mieux adaptées, réutiliser les eaux traitées lorsque cela est possible et faire évoluer certaines pratiques culturales.
Mais aucune de ces réponses ne supprimera le besoin d’eau d’une plante pendant une sécheresse prolongée et sous une température de 40 degrés.
L’efficacité du goutte-à-goutte ne sert à rien si la réserve est vide. Une variété plus résistante à la sécheresse n’est pas une plante capable de vivre sans eau. L’agroécologie elle-même ne fonctionne pas sans activité biologique, et cette activité dépend de l’humidité du sol.
Il faut donc économiser l’eau lorsqu’elle est rare, mieux l’infiltrer lorsqu’elle tombe et la stocker lorsqu’elle est abondante.
Ces solutions ne sont pas concurrentes. Elles sont complémentaires.
Je porte cette conviction comme arboriculteur, parce que je vis depuis toujours la gestion de l’eau dans mes vergers et que j’en mesure aujourd’hui encore plus la nécessité vitale. Mais je ne parle pas seulement en mon nom.
Je pense aux arboriculteurs et aux maraîchers que je rencontre chaque jour, à ceux qui ont sauvé une partie de leurs cultures et à ceux qui les ont perdues, aux équipes qui se sont battues pendant tout l’été pour maintenir les plantes en vie. Je pense à cette communauté agricole qui ne demande pas de disposer de l’eau sans règles, mais de pouvoir continuer à produire sous un climat profondément transformé.
Nous avons maintenant besoin d’une pédagogie positive et d’une ambition nationale. La régulation de l’eau ne doit plus être présentée comme une concession arrachée au bénéfice de quelques agriculteurs. Elle doit devenir un projet partagé : pour notre alimentation, pour nos territoires, pour nos emplois et pour la souveraineté du pays.
L’année 2026 nous adresse un avertissement d’une exceptionnelle clarté. Notre climat change plus rapidement que nos politiques publiques. La France ne préservera pas son agriculture en organisant seulement le partage de la pénurie. Elle la préservera en retrouvant la volonté d’aménager, de prévoir et de réguler.
L’eau qui tombe en abondance l’hiver ne doit plus être celle qui nous manque l’été.
Nous pouvons continuer à subir. Ou nous pouvons enfin choisir d’agir.
Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Président d'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais)
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