14 Juillet 2026
Depuis quinze ans, j'ai suivi avec constance, aux côtés des filières, les politiques publiques successives. Le bilan, lui, ne souffre pas d'interprétation :
- 30 % d'agriculteurs en moins
- un solde de la balance commerciale agricole divisé par 60
- un taux d'autosuffisance en viande de volaille passé de 102 % à 76,6 %
- 800 000 vaches allaitantes en moins
- des importations de fruits et légumes qui passent de 37% à 47% de notre consommation en quinze ans
- une exportation de pommes divisée par deux
Ce n'est pas un hasard climatique. C'est le résultat cumulé de choix politiques qui ont, année après année, ajouté des contraintes sans jamais répondre à la question centrale : comment produit-on, en France, ce que les Français consomment ? Depuis 2017, plusieurs rapports du Sénat l'ont documenté avec constance. Les travaux sénatoriaux sur la loi d'orientation agricole, sur la levée des contraintes à l'exercice du métier, puis sur la loi d'urgence agricole aujourd'hui en discussion, ont cherché à corriger cette trajectoire. Le texte issu du Sénat n'est sans doute pas parfait, mais il contient des avancées structurantes, en particulier sur les distorsions de concurrence phytosanitaire et sur l'eau.
C'est précisément sur l'eau que cinq anciens ministres de l'Agriculture ont choisi d'alerter dans les colonnes du Figaro. Je partage leur constat sur la sécheresse et sur la vulnérabilité croissante de nos exploitations face au dérèglement climatique : c'est une réalité que je vis moi-même, comme arboriculteur, bien avant qu'elle ne fasse la une. Mais je ne partage pas leur conclusion.
Personne ne prétend que le stockage fabrique de l'eau nouvelle. Mais personne ne peut non plus ignorer une réalité aussi simple qu'incontestable : chaque hiver, une partie considérable de l'eau qui tombe sur notre pays ne profite à personne. Elle ruisselle, gonfle nos rivières hors de toute période de tension, et repart à la mer sans avoir été bue, sans avoir irrigué, sans avoir servi à rien ni à personne. Mettre de côté une fraction de cette eau excédentaire d'hiver, dans le respect des débits et sans priver aucun autre usage, n'est pas un caprice agricole : c'est la moindre des précautions face à des étés qui s'annoncent chaque année plus secs. Le nier, c'est préférer le confort d'un principe d’immobilisme à l'examen des faits.
C'est là que le procès fait aux sénateurs devient insupportable. Ceux qui ont travaillé, depuis 2017, à documenter le problème et à proposer des solutions concrètes se voient accusés de simplisme par ceux-là mêmes qui, quinze ans durant, n'ont produit ni les ouvrages, ni les arbitrages, ni les résultats. La culpabilisation change de camp : elle ne doit pas peser sur ceux qui proposent de stocker une eau qui, sinon, se perd purement et simplement, mais sur ceux qui, en refusant d'agir, ont laissé s'installer le déclin que ces chiffres décrivent. Opposer stockage et zones humides comme s'il fallait choisir entre les deux revient à caricaturer une réalité agronomique que les producteurs connaissent mieux que quiconque, et à retarder encore une décision que le bon sens hydrologique impose depuis longtemps.
Sur la gouvernance par bassin, je suis d'accord sur le principe : elle doit rester la boussole. Mais un principe qui ne produit plus de décisions à temps, faute de moyens de stockage suffisants, ne protège plus personne — ni les agriculteurs, ni les autres usagers, ni les milieux naturels. Donner à la France l'objectif de doubler ses capacités de stockage agricole ne supprime pas la hiérarchie des usages ni les instances de bassin : cela leur donne enfin des outils à la hauteur de ce que le climat impose déjà.
Je le dis avec la conviction de celui qui plante, cultive et récolte : sans un stockage complémentaire et offensif de l'eau, il n'y a pas de maintien possible du maraîchage ni de l'arboriculture en France. Ce ne sont pas des filières qu'on peut préserver à minima, en gérant la pénurie année après année. Ce sont des filières qui ont besoin d'un choix collectif clair, assumé, et à la hauteur de ce que le climat impose déjà.
Nos filières n'ont pas besoin qu'on leur réexplique, une fois de plus, comment elles doivent s'adapter. Elles le font, chaque saison, avec les moyens dont elles disposent. Ce qu'elles attendent des parlementaires, c'est d'être entendues sur ce qui leur manque réellement pour continuer à produire.
Ce 14 juillet, à l’avant-veille de la commission mixte paritaire, j'appelle les parlementaires à préserver les avancées obtenues au Sénat sur l'eau et sur les distorsions phytosanitaires, et à voter une loi d'urgence agricole qui soit à la hauteur de son nom.
Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Président d'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais)
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