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Et que pousse la forêt : dans le meilleur du Monde (2)

 « Les fruits et légumes, c’est jamais trop ». Vous connaissez tous ce message santé, plaisir, minceur et nature d’Interfel. Qui plus est, une information objective, vérifiée, indiscutable. Eh bien, il ne s’en consomme toujours pas assez.

Dire le vrai ne serait donc pas la condition suffisante pour être convaincant et infléchir les comportements ! Et puis, qu’est-ce que le vrai à l’heure des vérités alternatives, des appels à l’émotion et aux convictions personnelles ?  

Quand Céline, la déléguée du comité régional Interfel de Nouvelle Aquitaine, m’a informé que nos diététiciennes seraient présentes sur le site du Festival International du Journalisme à Couthures-sur- Garonne, j’ai su qu’il me fallait y aller. Tout d’abord bien sûr pour y mesurer l’intérêt et les appréciations des festivaliers pour les dégustations proposées. Pour y assister également aux conférences prévues par l’Agence de l’Alimentation de Nouvelle Aquitaine (AANA) aux côtés de qui nous allions être. Mais évidemment aussi par pure gourmandise d’y respirer l’air du journalisme progressiste. Ce festival est en effet organisé à l’initiative des rédactions du Groupe Le Monde, du Nouvel Obs et présidé par Gilles Van Kote, journaliste du grand quotidien vespéral dont il a un temps assuré la direction.

Il se trouve que j’ai pris mon premier abonnement au Monde à l’âge de 15 ans. Je l’ai feuilleté quasiment sans discontinuer depuis en étant soit abonné soit en l’achetant en kiosque. Mon abonnement numérique actuel a plus de dix ans maintenant. Je suis resté fidèle au Monde malgré la souffrance d’avoir à y lire de plus en plus certaines plumes très tendancieuses comme Stéphane Mandard ou Stéphane Foucart, pour n’en citer que deux. Mais j’y apprécie aussi vivement Arnaud Leparmentier, Laurence Girard et quelques autres. Et puis je m’oblige encore à penser contre moi-même et à ne pas me satisfaire que de l’excellent Figaro, de l’assez libéral L’Opinion ou du très économique Les Echos. Du côté des hebdomadaires, c’est Le Point qui garde mes faveurs pour l’abonnement et surtout pour l’excellent travail de Géraldine Woessner. Je picore Le Nouvel Obs plus rarement. Cette liste est loin d’être exhaustive évidemment, mais le cœur de mes lectures journalistiques est là. Il est donc assez normal que je me sois senti aimanté par cette rencontre.

Mais de simple observateur que j’avais prévu d’être à ce festival, je suis devenu par deux fois acteur de l’événement en participant au pied levé à deux tables rondes en tribune.

J’ai été sollicité une première fois par Richard Caron, le directeur commercial de la régie M du groupe Le Monde dont je faisais la connaissance, pour remplacer un intervenant qui avait faux bond.  Le thème à débattre était : « l’onde de choc Trump en Nouvelle Aquitaine ». 

Compte tenu des négociations en cours avec l’administration américaine, la personne issue de la première grande marque de la place qui devait témoigner pour le cognac a sans doute préféré ne pas prendre le risque d’une punchline irritante. Pierre Bagley, le deuxième intervenant était en revanche bien présent.

Américain, homme de média, Pierre vit à Bordeaux et pose un regard acerbe sur l’administration Trump. Je me suis donc retrouvé à ses côtés, assis sur des bottes de paille sur le site dénommé « le verger » face à un public d’une cinquantaine de personnes.  L’animation des échanges et la traduction (excellente) était assurée par le journaliste indépendant Jordi Lafon-Lacaze au titre du club de la presse de Bordeaux.

Bien que viticulteur et bouilleur de cru dans la région délimitée du cognac, j’ai évité de m’appesantir sur les conséquences possibles de la taxation définitive qui devait être annoncée le 1er aout par le président américain. La simple évocation de la baisse des ventes connues à ce jour était suffisante.

J’ai plutôt trouvé pertinent de raconter comment l’arrivée par deux fois de Donald Trump à la présidence des Etats Unis a permis enfin de débloquer une situation vieille de 25 ans. La France qui occupait jusqu’en 2000 la première place parmi les pays exportateurs de pommes cherchait toujours à accéder à de nouveaux marchés. Le Mexique était de ceux-là. Cependant les obligations à remplir en matière de protocoles sanitaires et phytosanitaires étaient impossible à satisfaire.

En principe, ces mesures sont encadrées depuis 1995 par l’Organisation Mondiale du Commerce. Un pays peut imposer des restrictions à l’importation pour des motivations sanitaires ou phytosanitaires uniquement si elles reposent sur une évaluation scientifique des risques. Toute mesure SPS doit répondre à un principe de nécessité et de proportionnalité, scientifiquement fondée.

Dans les faits, au Mexique comme dans nombre d’autres pays, on tord un peu les protocoles SPS pour en faire un outil de régulation protectionniste à la main des gouvernements en place. Les USA sont depuis longtemps extrêmement vigilants pour garder l’exclusivité de l’exportation vers leur voisin du sud d’un tonnage oscillant entre 200000 et 250000 tonnes de pommes. Le Mexique considérait sans doute bénéficier de contreparties suffisantes pour consentir à cette exigence et jusqu’à maintenant prenait ses dispositions pour la satisfaire.

La première élection de Donald Trump avait un peu ébranlé la docilité au sud du rio Grande. La deuxième a fini le travail. Je suis allé le 27 mars à Mexico pour être aux côtés du ministre du commerce extérieur, Laurent Saint Martin, pour entendre le secrétaire à l’agriculture, Julio Berdegué, nous dire que le protocole SPS longuement négocié était maintenant validé.

Je serai à Chicago dans quelques jours pour assister une nouvelle fois à l’Outlook Conference. L’ambiance inquiète du congrès des producteurs de pommes de 2017 sera sans doute surpassée cette année. Les coûts de revient ont déjà explosé avec le durcissement des règles qui encadrent l’accès à la main d’œuvre extérieure aux USA. Cela empire encore cette année avec la chasse aux immigrés illégaux.

En 2017, la remise en cause de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA) faisait craindre une taxation en représailles de la part des deux marchés principaux que sont le Mexique et le Canada. Tout était rentré dans l’ordre après la revalidation peu de temps après de l’accord ALENA. Les droits de douane élevés qui vont être effectifs le 7 aout pour certains biens en provenance du Canada et du Mexique rebattent à nouveau les cartes. Les réactions à prévoir de ces deux pays à ces barrières douanières seront nécessairement au cœur des débats et des inquiétudes des congressistes.

Ma première participation aux échanges en tant que remplaçant improvisé s’est plutôt bien passée. De retour sur le site le lendemain, Richard me sollicite à nouveau. Cette fois c’est Karine Duc, la présidente Coordination Rurale de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne, qui s’est désistée.  « Les lobbies manipulent-ils l’information ? ». Cette question allait être au cœur du débat. Et pour l’illustrer, une deuxième question était posée : « le monde agricole, un secteur sous influence ? ». Le deuxième intervenant prévu était Nicolas Legendre. On me précise aussi que ce serait sur la grande scène sur la place de l’église.

Remplacer la voix attendue de la Coordination Rurale du Lot-et-Garonne face à un public de 200 personnes toutes acquises aux thèses développées par Nicolas Legendre sur l’agriculture bretonne aurait logiquement dû me faire partir en courant ou balbutier une excuse bidon pour m’éclipser. J’avais d’ailleurs bien prévu de quitter le festival à midi pour filer à Lectoure découvrir l’édition 2025 de l’été photographique. Par un réflexe masochiste dont il faudra qu’un jour je cherche les causes où peut-être aussi avec l’intuition que l’opportunité qui m’était faite de monter en première ligne devait être saisie, j’ai dit oui.

Une recherche rapide m’a remémoré la série de cinq articles de Nicolas Legendre publiés dans Le Monde en avril 2023 sous le titre : « En Bretagne la face cachée de l’agrobusiness ».  Le livre issu de son enquête intitulé « silence dans les champs » est sorti juste après. Pour faire court, il décrit un système agro-industriel, violent dans son fonctionnement, fait de collusions politiques, financières et qui se traduit par des destructions écologiques et sociales ainsi qu’à une marginalisation des vrais paysans. C’est une présentation possible des choses qui sera forcément convaincante pour le public du festival.

Je suis dirigé vers un jeune stagiaire qui découvre qu’il a la lourde charge de me présenter et de me solliciter lors de la table ronde. Il en vient très vite à me questionner sur la loi qui vient d’être votée par le parlement. Je lui confirme qu’elle me convient très bien. Il me demande alors comment c’est possible alors que la biodiversité s’effondre dans le pays et que les insectes disparaissent. Quand je lui réponds que dans mon verger la biodiversité est bien meilleure que ce qu’elle pouvait être au début des années 80 et que les insectes y sont maintenant si nombreux qu’il devient difficile de tenir en respect ceux qui en veulent à mes fruits, je vois qu’il se décompose. Ça, c’est à l’échelle d’une parcelle me dit-il. Mais vous, qui êtes un responsable national, vous ne pouvez-pas dire que c’est la situation d’ensemble poursuit-il. Je lui dis que si. Que, où que j’aille en France chez les arboriculteurs où les maraichers je vérifie cette évolution d’une bien meilleure biodiversité comparativement à quarante années en arrière. Je lui dis aussi l’intérêt des réserves d’eau et la nécessité d’en assouplir les conditions pour en créer de nouvelles. Il revient quelques instant plus tard après avoir effectué des recherches sur le net et me montre le passage du plan de filière d’Interfel pour les fruits et légumes où il est dit que l’on œuvre pour utiliser le moins possible de pesticides. Il me dit que je ne peux pas soutenir ça et en même temps être en accord avec la loi dite Duplomb. Et je lui explique évidemment que si. Je provoque alors plus d’incompréhension encore avant que lui et moi nous nous dirigions vers la scène.

Ce sera donc mon parti pris lors de cette table ronde. Dire quelle est mon expérience de viticulteur et d’arboriculteur. Refuser de m’inscrire dans la monstrueuse présentation qui est faite de l’agriculture tout comme de la dramatisation folle qui accompagne le vote de la loi Duplomb Menonville.

Tout s’est donc passé comme prévu. Nicolas Legendre s’est taillé un beau succès en reprenant avec force les conclusions de son travail d’enquête raconté en 2023. Il y a ajouté son analyse de l’évolution en cours qu’il qualifie de contre révolutionnaire dont la loi Duplomb marque un temps fort. Selon lui la stratégie positive de changement de modèle qui s’imposait depuis quelques années avec le Green Deal à l’échelle européenne et avec des lois nationales positives comme celle qui interdisait les néonicotinoïdes ont fait se réveiller les forces de la réaction. Ce sont les lobbies des tenants de l’ancien modèle, FNSEA en tête, qui mènent cette contre révolution. Quand il s’est avéré que la progression du bio en Europe était en passe de réussir et de changer durablement le modèle agricole en perdition, c’est à ce moment là que les tenants de l’agro business ont commencé à réagir durement.  Il semblait assez convaincu de ce qu’il disait. Sa conclusion était qu’il faut changer de modèle. Tout changer en fait.

J’ai pu dire de mon côté que l’évolution de l’agriculture que j’ai vécue depuis la fin des années 70 n’a été qu’une amélioration permanente sur la voie de que l’on qualifie maintenant d’agroécologie.  Plus j’étais positif sur les réalités du maraichage et de l’arboriculture aujourd’hui, plus je dédramatisais le contenu bien prudent et entouré de mille précautions de la loi décriée en disant en plus mon admiration pour le sénateur Laurent Duplomb et plus je voyais des mouvements de tête comme de corps dans l’assistance qui signifiaient la désapprobation.

L’idée qu’un agriculteur puisse de façon exceptionnelle grâce à cette loi utiliser pour protéger ses cultures un produit contenant de l’acétamipride vaut selon mon public démarche criminelle envers l’environnement, les enfants et la société tout entière. Que l’agence européenne EFSA à qui les pays européens ont confié l’instruction des dossiers pour soumettre son avis à la commission, qui autorise ou nom une matière active dont l’acétamipride, importe peu tant ce public est convaincu que d’autres études bien indépendantes celles-là disent la dangerosité insupportable de cette molécule.

Le fondement de l’utilisation de toutes les substances actives en agriculture est pourtant bien cadré. L’EFSA évalue les risques à partir du rapport d’évaluation initial de l’Etat membre rapporteur et donne, après consultation publique et révision par les pairs, un avis scientifique sur les risques pour la santé humaine, animale et pour l’environnement. La commission européenne sur la base de l’avis de l’EFSA prépare un projet de règlement d’approbation ou non de la substance active. Ce projet est alors soumis au SCOPAFF qui est le comité d’experts des Etats membres qui vote à la majorité qualifiée. C’est au bout de ce processus qu’une substance active peut être approuvée à l’échelle européenne.

Mais ce n’est pas fini pour autant. Pour que cette substance active puisse être utilisée dans un Etat membre, le produit formulé doit avoir une autorisation de mise sur le marché délivrée par l’autorité qui en a la responsabilité. Pour la France et depuis le 1er juillet 1995 il s’agit de l’ANSES, une agence scientifique indépendante du pouvoir politique.  

Un système qui a fait ses preuves et qui aurait dû éviter qu’un débat de café du commerce ne s’y substitue à l’assemblée depuis 1996 et dans les médias où quelques personnes plus ou moins qualifiées s’autorisent à se substituer sans modestie aucune au système rigoureux mis en place.

En voyant des doigts pointés sur moi de personnes dépitées de mon discours tant elles étaient convaincues qu’il validait la prolifération des cancers infantiles, je me disais en moi-même la chose suivante. Je suis viticulteur. Je produis du raisin qui une fois pressé de jus devient vin, puis une fois distillé eau de vie. Compte tenu du volume d’eau de vie obtenu, en moyenne pour un hectare cela représente 1 tonne de molécule d’éthanol pur (C2H5OH). Après une légère évaporation et vieillissement cet éthanol va être ingéré par des consommateurs dans le monde entier. En France chaque individu consomme en moyenne (certains bien plus, d’autres bien moins) 8 kilos d’éthanol pur par an. 8 kilos ingérés d’une substance active cancérogène avérée du groupe 1 selon l’OMS, reprotoxique selon l’EFSA et l’ANSES et neurotoxique selon Santé Publique. Bon, il y a encore débat pour savoir s’il est perturbateur endocrinien ou pas.

D’un côté je suis susceptible de contrôler des pucerons cendrés à un moment crucial du développement d’un fruit par une pulvérisation contenant 50 grammes d’acétamipride pour un hectare. Je dois être protégé et à aucun moment je ne dois être en contact avec le produit. Pas plus que les abeilles qui doivent être absentes du verger sans fleurs au moment de l’application. Quatre à cinq mois plus tard il n’y en aura plus trace sur les 30 à 50 tonnes de fruits récoltés, en tout cas bien loin de la LMR autorisée. LMR qui a été encore récemment abaissée. Les données d’évaluation actuelles nous dit l’EFSA ne montrent pas de danger équivalents à l’éthanol. Pas de signal majeur détecté de cancérogénicité. Aucune preuve concluante à ce jour nous dit l’agence   ne montre un risque supérieur, ni de génotoxicité, ni de neurotoxicité développementale, ni d’immunotoxicité, au-delà de l’évaluation initiale. Une nouvelle évaluation des propriétés de perturbateur endocrinien est en cours.

De l’autre, je souhaite faire boire 1 tonne d’éthanol à la dangerosité avérée à des consommateurs. Si culpabilité je dois ressentir, en dehors de celle de ne pas savoir encore maîtriser plus naturellement le puceron cendré, vous imaginez facilement que ce n’est pas celle que me proposait le public. Mais par chance, j’ai noté que tous les bons produits du terroir qui contiennent de l’éthanol n’étaient pas pour déplaire sur le site du festival. Je devrais peut-être considérer que c’est en fait une bénédiction que l’attention se porte ailleurs.

A la fin de cette séquence, quelques rares personnes sont venues me remercier d’avoir eu le courage de venir et de parler comme je l’ai fait. Une ou deux ont semblé avoir trouvé utile ma présentation du sujet. Un ou deux pour cent semble avoir été la taux de neutralité bienveillante que j’ai pu obtenir. « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin » nous dit Kierkegaard.

Deux jeunes femmes sont quand même venues doucher le peu de réconfort qui m’était apporté en me disant que ce que j’avais dit était désespérant et insupportable.

Je suis pourtant reparti vers Lectoure rasséréné de l’expérience. J’ai envie de revenir à Couthures-sur-Garonne l’an prochain.

A suivre…

Et que pousse la forêt : assumer avec joie la pédagogie des réalités du maraichage et de l’arboriculture (3)

Et que pousse la forêt : dans le meilleur du Monde (2)
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À propos

Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Président d'Interfel (Interprofession des fruits et légumes frais)
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