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C’est dur d’être filmé par des cons (nes). Ou quand toutes les pommes voient rouge. (1)

Bis repetita placent. La pomme et les arboriculteurs s’en sont encore pris plein le trognon et les dents jeudi soir à la télé sur France 2. En prime time, toutes gaites et sans sourciller, Guilaine Chenu et Françoise Joly ont choisi délibérément d’inquiéter la France entière. « Peut-on encore manger des pommes ? » se sont-elles demandées avec gourmandise en introduction d’un reportage censé être lourd de révélations accablantes. Et quelques instants plus tôt, pour bien doper l’audience de l’émission qui allait suivre, c’est David Pujadas lui-même qui commençait à instiller le doute à la fin de son journal. Côté teasing, c’était parfait.

Je vais heureusement pouvoir vous démontrer sans peine mes chers lecteurs que la chaine de sévices publics est complice d’une manipulation lamentable des images et des informations. Et que ce numéro d’Envoyé Spécial mériterait à l’évidence d’être rebaptisé Dévoyées Spécieuses.

Comme à chaque fois avec ces sociétés de production qui vendent leur sujet racoleur aux chaines, les conclusions sont faites par avance et tout le travail de construction du reportage est orienté par la thèse à servir. Immanquablement, cela pousse les équipes à la faute. Les ficelles sont quelquefois tellement grosses que cela en serait risible si les conséquences n’étaient pas aussi graves.

Cette fois-ci, c’est Pierre Clos, notre jeune collègue arboriculteur de Manosque qui s’est fait prendre au piège. Alléché par l’intérêt de Valérie Rouvière pour la belle pomme à chair rouge qu’il prend le risque de promouvoir, Pierre lui a grand ouvert son verger et les locaux de son entreprise pendant deux jours. Depuis le mois d’octobre 2014 jusqu’à la bande annonce de l’émission vendredi, il était convaincu que sa variété chérie, Red Love, allait enfin crever le petit écran grâce à cette nouvelle Blanche Neige journaliste amatrice de pommes. Dommage qu’il n’ait pas été membre de notre association, car il aurait été prévenu des intentions réelles de sa visiteuse, émule très très approximative d’Erin Brockovich comme on va le voir.

Tout à la promotion de sa pomme, Pierre ne s’est pas rendu compte qu’il avait offert les images et l’information à sensation qui allaient être la révélation choc de l’émission. Lorsqu’en passant dans un couloir des entrepôts, Valérie Rouvière a vu les applicateurs de la société Agrofresh déposer les sachets de Smartfreh dans de l’eau à l’intérieur d’une chambre froide, le scoop était dans leur sac de cueillette.

Pensez donc, un produit chimique qui permet de conserver la pomme intacte pendant 12 mois comme l’indique avec assurance Pierre. Un « conservateur surpuissant » nous assène la voix off, un « gaz qui se dépose sur les pommes ». Un « traitement hormonal », une invention du monstre de la chimie « Dow Chemical » dont un panneau avec tête de mort sur la porte de la chambre froide « suggère qu’il est dangereux à inhaler ». Même moi j’ai peur quand j’entends ça mes chers lecteurs.

De plus j’apprends par-dessus le marché que « la seule étude indépendante » qui existe sur ce produit, on la doit à un chercheur australien,  le docteur Stephen Morris du Sydney Postharvest Laboratory. Et ce brave homme nous dit que la pomme perd ses qualités nutritives et gustatives au cours de la conservation jusqu’à n’être qu’un « fruit vide au bout d’un an ». 

Voilà donc où nous conduit l’obsession du beau et de la jeunesse éternelle. Ce monde est devenu fou. Les producteurs comme Pierre servent un projet infernal. Même les pommes ne sont plus des pommes. Tout ça est absurde.

Et si on regardait tout ça d’un peu plus près mes chers lecteurs, vous qui détestez que l’on vous enfume, à tous les sens du terme?

Commençons par le panneau qui avertit sur la porte de la chambre froide d’un danger de mort. Il n’est bien entendu pas lié au produit Smartfresh qui n’a aucun classement toxicologique. Il informe simplement que la chambre froide, lorsqu’elle est fermée, est susceptible de ne plus contenir que 2% d’oxygène. Et qu’il serait mortel d’y entrer.

Tout cela Valérie Rouvière le sait parfaitement. Elle a été destinataire, j’en suis témoin, par Yvonne, en charge de la communication pour la société Agrofresh, de tous les éléments concernant le Smartfreh. Et puis il suffit d’une recherche instantanée avec Google sur internet pour tout apprendre sur ce produit, sa composition et son action. Pierre lui a évidemment expliqué aussi le fonctionnement de la chambre froide sous atmosphère contrôlée. C’est donc délibérément qu’elle choisit de mentir au public par le texte et les images pour donner corps à sa thèse de la chimie dangereuse.

Ce simple fait justifierait une action en justice pour obtenir réparation de cette désinformation innommable. Mais j’ai appris à mes dépens que ce n’est pas si simple. Que la petite précaution de langage utilisée par la voix off qui n’émet qu’une hypothèse associée au champ très large offert par la protection de la liberté de la presse interdit par avance toute condamnation. Même si les spectateurs ont tous été convaincus par le reportage que le gaz Smartfresh était toxique. 

Avant de vous en dire plus sur ce fameux Smartfresh, je pense utile de rappeler comment a évolué la conservation des pommes ces dernières dizaines d’années.

Certaines variétés de pommes ont révélé il y a déjà bien longtemps leur aptitude pour une longue conservation. C’est ainsi que jusque dans les années 50 et 60, après la cueillette, les pommes les plus saines étaient disposées sur des claies, dans des fruitiers ventilés ou dans des  caves humides à température froide et constante. Elles pouvaient ainsi se conserver plusieurs mois, certaines jusqu’en avril après la récolte. D’autres, comme la Reinette Clochard de Parthenay, pouvaient être entreposées en tas au bord des chemins et recouvertes de paille en attendant qu’un négociant de la ville vienne tout au long de l’hiver pour les acheter et les revendre sur les marchés.

C’est cette aptitude de la pomme à se conserver longtemps que l’on n’a cessé d’optimiser depuis des lustres. Le premier progrès a été d’entreposer les pommes dans des chambres froides aux alentours de 0.5° Celsius en maintenant une forte hygrométrie pour qu’elles ne se flétrissent pas. Le second a consisté à rendre ces chambres parfaitement étanches pour que la teneur en oxygène de l’air baisse naturellement par la respiration des fruits et qu’une fois abaissée à 2% la maturation du fruit soit fortement ralentie. Par la suite des équipements ont été mis au point pour laver l’air du gaz carbonique émis par les pommes ainsi que pour abaisser rapidement la teneur en oxygène de l’air.

Avec ces techniques qui optimisent sans recours à aucun « conservateur » les aptitudes naturelles du fruit, certaines variétés de pomme se conservent en effet près de 12 mois. Les savoirs faire, les technologies et les équipements développés pour la conservation des pommes, mais aussi des poires, des kiwis et nombre d’autres fruits mériteraient qu’elles soient décrites bien plus longuement tant elles sont le fruit de longues recherches et d’expérimentations qui impliquent des hommes et des femmes passionnés et passionnants.

C’est ici qu’interviennent justement Edward Sisler et Sylvia Blankenship, deux chercheurs de l’université de Caroline du Nord. Les travaux de recherche liés au contrôle de l’atmosphère dans les chambres froides avaient montré que l’amélioration de la conservation des fruits était aussi liée à un effet inhibiteur de l’augmentation du taux de gaz carbonique sur la production de l’éthylène par les fruits. L’éthylène émis par les fruits est responsable du processus de maturation et de sénescence des pommes, des fruits et autres plantes. Avec peu de moyens, ces chercheurs obstinés ont fini par découvrir l’intérêt exceptionnel du 1-methylcyclopropene sur l’inhibition de la production d’éthylène par les fruits. Mais, entre la découverte fondamentale en laboratoire et la mise au point d’un procédé utilisable par les producteurs de fruits, la route était encore longue. Malgré la révolution potentielle contenue dans cette fabuleuse découverte, nos deux chercheurs ont eu bien du mal à intéresser une entreprise pour travailler à une mise en œuvre concrète de la technique. C’est la société Agrofresh fondée en 1999 avec une vingtaine de personnes dans le monde qui saisit enfin l’opportunité et développe une méthode d’utilisation du 1-MCP. Cette société bien qu’elle se soit fortement développée jusqu’à aujourd’hui dans le monde reste finalement une petite PME. Dow Chemical qui en est devenu propriétaire vient d’ailleurs de décider de s’en séparer considérant qu'elle occupe une niche trop artisanale.

Contrairement à ce qui est dit dans le reportage aux hormones, il n’y a pas une seule étude indépendante sur le 1-MCP (Smartfresh) dans le monde, mais bien des centaines. Il suffit d’exciter un peu Google sur le sujet pour s’en rendre compte. Le débat technique récurrent concerne essentiellement l’évolution de la qualité gustative du fruit. En fonction de l’état de maturité du fruit au moment où l’on agit sur les récepteurs d’éthylène, la production des arômes peut être interrompue trop tôt. Même si lorsque le fruit est remis à la température ambiante l’évolution du fruit reprend progressivement son cours habituel, la qualité gustative peut s’en trouver affaiblie. Ce que nous rappelle aussi le docteur Stephen Morris, c’est que les pommes perdent de leur qualités nutritionnelles tout au long de la conservation. C’était encore bien plus vrai quand les pommes étaient conservées dans des caves évidemment. Chambres froides et Smartfresh ont fortement contribué à ralentir de phénomène ô combien naturel. Mais je suis bien d’accord avec lui, rien ne vaut la quintessence du plaisir de croquer une pomme cueillie sur l’arbre à maturité. Le consommateur est libre de s’y adonner et d’arbitrer tout au long de l’année pour les fruits qui lui font le plus plaisir. Compte tenu du choix qu’il fait sur les étals, le savoir faire des arboriculteurs est plutôt bien reconnu.

Le Smartfresh mis en œuvre chez Pierre est donc exempt de toute classification toxicologique et environnementale mes chers lecteurs. Son utilisation ne présente aucun danger ni pour l’opérateur, ni pour le consommateur. Voilà ce que nos superbes illusionnistes  n’ont pas voulu dire parce que ce n’était pas compatible avec l’histoire qu’elles avaient pré-écrite pour vous afin de faire de l’audience.

La diffusion de cette maltraitance audiovisuelle à l’encontre de la pomme et de l’arboriculture ne m’aurait pas fait plus plaisir si elle avait été diffusée sur une chaine privée évidemment. J’en aurais dénoncé la manipulation aussi vivement. Mais là, il s’y ajoute que c’est une chaine dite de service public qui tente de ratatiner l’image de la pomme par le mensonge et l’omission.

Il y a déjà bien longtemps que je ne vois plus l’intérêt d’avoir des chaines de télévision et de radio financées en grande partie par une redevance et des impôts. France Culture, France Musique et Arte pourquoi pas. Mais en dehors de ces originalités dans le paysage audiovisuel, il y a urgence à mon sens à privatiser au moins France 2 et à réduire significativement le montant de la redevance payée aussi pas les producteurs de pommes.

Je m’interroge sur l’opportunité de lancer une grande pétition nationale auprès de tous les arboriculteurs et paysans du pays à l’adresse du gouvernement, d’Emmanuel Macron, de Fleur Pellerin et de tous nos députés et sénateurs pour qu’ils libèrent le contribuable de la charge de France 2.

Qu’en pensez-vous mes chers lecteurs?

Ceci n’est que le premier article consacré à ce reportage toxique. Chaque autre élément du reportage nécessite un décryptage pour en révéler la perversion. Je vais m’y employer avec votre aide chers collègues arboriculteurs, techniciens, scientifiques préoccupés d’objectivité et de vérité. N’hésitez pas à me faire part de vos arguments et commentaires.

Je vous mets un lien vers un très bel article paru dans Hortscience qui s’intitule « A brief history of 1-Methylcycloropropene ». Hommage appuyé à Edward Sysler, Sylvia Blankenship et à toute la recherche fondamentale.  

Je vous mets aussi en pièce jointe la note d’Agrofresh qui a été communiquée à Valérie Rouvière et dont vous constaterez qu’elle a fait bien peu de cas.

Et puis bien sûr un autre vers le replay de l’œuvre noire.

A très bientôt pour la suite... 

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À propos

Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Conseiller Régional Nouvelle Aquitaine, Président de l'Association Nationale Pommes Poires, membre de WAPA (World Apple and Pear Association) et secrétaire général d'Interfel.
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David 28/11/2019 18:40

Merci pour l'article.
Cependant il ne prouve rien.
Nous savons que l'industrie agrochimique ne nous parle pas spontanément de la toxicité des produits, le cas du glyphosate et du chlordecone sont là pour nous le rappeler. Aolrs qu'on nous dise que le Smartfresh n'a reçu aucune classification toxicologique ne signifie pas qu'il n'est pas toxique; d'ailleurs la formulation de la phrase est claire: on ne nous a pas dit expressément que ce produit n'est pas toxique mais qu'il n'a pas été classé.
Sur wikipédia il est dit que les scientifiques le disent "probablement non toxique pour l'homme"! C'est clair: aujourd'hui personne ne peut dire s'il est toxique ou non.

Nous savons que les perturbateurs endocriniens existent et causent des effets néfastes malgré les doses très faibles d'exposition. Qu'en est-il de Smartfresh?

Merci pour le document sur l'histoire du 1-MCP et l'hommage à la recherche fondamental. Cependant cela ressemble à une tentative d'endormissement. Les gens qui font de la recherche sur les bombes, mines antipersonnelles, les armes bactériologiques ou chimiques, les divers produits chimiques qui nous empoisonnent à petit feu...sont tous des gens passionnés par ce qu'ils font.

Une question: si des techniques sans produits chimiques permettent de conserver les pommes pendant 12 ans, pourquoi les laisser pour ce Smartfresh dont personne ne semble savoir s'il est toxique ou non pour nous? Parce que cela permet de gagner encore plus d'argent!!!

Pour finir, le dernier mot revient aux consommateurs: si la majorité decide de ne manger les pommes que pendant la saison naturelle des pommes, ce besoin de conservation longue durée n'existerait pas. Nous devons nous interroger sur notre rôle dans le développement de ces choses qui nous nuisent au final. On dirait que la majorité a refusé de réfléchir et préfère suivre aveuglément tout ce qu'on lui dit via les spots publicitaires. Ne sommes-nous pas en train de perdre notre capacité de discernement et de decision?

lebatteur 04/03/2019 11:16

C'est quand même invraisemblable, que ce soit dans la production de médocs aux effets secondaires mortels, ou de bouffe de toute sorte, etc, il y a d'un coté, les consommateurs qui subissent et de l'autre les empoisonneurs qui se défendent de toute nuisance pour la santé pourvu qu'ils puissent commercialiser leurs produits infestés et en tirer profit .

Cronenberger 14/03/2017 03:10

Bonjour, dans votre article à propos des pommes, je vous copie colle le passage ici ""Je m’interroge sur l’opportunité de lancer une grande pétition nationale auprès de tous les arboriculteurs et paysans du pays à l’adresse du gouvernement, d’Emmanuel Macron, de Fleur Pellerin"" de quel gouvernement parlez vous , que je sache M.macron n'est pas nommé président ou alors j'ai du voyager dans le temps et suis revenus trop tard. mes salutations

Tournefier 04/03/2017 10:51

Complètement débile ! Pourquoi rester aux produits qu'on envoi sur et dans nos aliments ? On pourrait inventer un produit qu'on ingère, qu'on nous implante ou même nous transformer nous-même pour pouvoir absorber toujours plus de produits non adaptés à la consommation ? Les fruits et légumes on les cueille quand ils sont mûrs et on les mange rapidement pour profiter des nutriments. POINT FINAL

Mano 30/12/2016 13:50

Normalement la pomme doit être produite au-dessus de 700m d'altitude... (1) mais dans toutes les régions on se jette sur cette production et il y a trop de production. Mangeons local et de saison.Pas de stock sur des mois, c'est tout simple.

(1) afin entre autre d'assurer les écarts de températures nuit/jour qui assurent à la pomme (en général) un bon développement gustatif et morphologique.

(2) le ton de cet article laisse imaginer le reste...