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L'ordre juste selon un libéral.

Ce soir, après le très agréable récital de guitare classique donné en l’église Saint Mathias de Barbezieux par Della Estrada et Jean Claude Audouin, je suis allé boire un verre au Pub avec Renaud et Angel. J’ai toujours aimé ces moments privilégiés ou la discussion libre nous conduit d’un sujet à l’autre à refaire le monde, à exprimer des rêves, des conceptions et des convictions. Pour continuer le débat et vous inviter à y participer j’ai envie de vous soumettre un texte que j’aurais aimé écrire et qui s’adresse à la candidate qui dit vouloir un ordre juste. Je tais le nom de son auteur pour qu’aucun à priori ne fausse votre jugement et que vous le lisiez attentivement. Mais peut-être le reconnaitrez-vous ?     

Chère Ségolène,

Vous avez fait depuis un an maintenant du «désir de construire et d’établir un ordre juste » le fil conducteur de votre campagne. Même si cet ordre juste reste à cet instant un vacuum, c’est à dire "un espace vide et sans matière", il ne suscite, de ma part, aucune ironie car c’est là depuis longtemps un thème cher aux libéraux. J’espère d'ailleurs que cette affirmation venant de ma part ne vous desservira pas.

Mais puisque vous semblez rencontrer quelques difficultés pour conceptualiser cette idée et puisque vous avez un jour déclaré «aux Français de me dire ce qu’ils entendent par ordre juste», je suis heureux de vous apporter ma contribution.

Si pour être juste, notre ordre social a besoin de mouvement, comme le souligne Nicolas Sarkozy, on ne saurait dire cependant que «l’ordre juste, c’est juste l’ordre». Un ordre qui ne respecte pas les droits fondamentaux de la personne constitue un ordre injuste, même s’il a tous les signes extérieurs de l’ordre social. Les dictatures et les régimes totalitaires nous en ont montré – et nous montrent encore hélas – l’exemple.

Nous touchons là d’ailleurs, la première caractéristique d’un ordre juste : le respect du Droit. Mais de quel Droit parle-t-on ? L’histoire de la philosophie politique est celle d’un affrontement entre deux conceptions.

- Dans la première, c’est l’Etat qui fait le droit. Est juste, ce qui émane de l’autorité légitime. Le droit découle donc de l’autorité. Dés lors que cette autorité est démocratique, le droit est l’expression de la volonté souveraine du peuple abusivement confondue avec la volonté majoritaire. Conception résumée un jour par un député socialiste qui lança à l’opposition «vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire». Il n’est pas difficile d’observer que la loi de la majorité ne fabrique ni le vrai ... ni le juste.

- Dans la seconde, l’autorité politique est soumise à un droit fondamental qui lui est antérieur et supérieur. Le droit existait avant que n’existe l’Etat. Il y avait des lois bien avant que n’existent les parlements. Un juriste romain du III siècle, Julius Paulus disait «ce qui est juste ne découle pas de la règle, mais la règle provient de notre connaissance de ce qui est juste ». Sage observation. Au-dessus donc du droit de l’Etat il existe un certain nombre de droits et de valeurs universels auxquels l’Etat lui-même est soumis et que l’on a un jour inscrit dans une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le mot « déclaration » n’est pas innocent. Si l’on déclare les droits de l’homme, c’est que l’on considère que l’on ne les invente pas mais qu’ils préexistent ; qu’ils sont le reflet d’une morale et d’une justice.

La deuxième caractéristique de l’ordre juste, c’est aussi l’existence d’un pouvoir judiciaire indépendant qui fasse respecter ses droits (y compris par le législateur au travers d’une Cour Constitutionnelle dont il serait sage de renforcer le rôle et d’en permettre, selon des modalités à définir, la saisine directe par des citoyens).

La troisième caractéristique de l’ordre juste, c’est d’être le reflet d’une conception de la justice sociale sur laquelle tous peuvent s’accorder. Et sur ce point il serait utile que vous contribuiez à dépoussiérer la gauche – le même travail est à faire à droite – d’une vision qui consiste à identifier la justice sociale à la réduction des inégalités au moyen d’une action redistributive de l’Etat.

Je suis pour le moins aussi sensible que vous à la misère sociale, à la précarisation et à la paupérisation d’une part croissante de la société française et au besoin de sécurités sociales. J’ai attiré l’attention, avant bien d’autres, sur la panne de l’ascenseur social et la nécessité de réformer les institutions essentielles à l’égalité des chances.

Je suis cependant convaincu que ces problèmes ne peuvent trouver de solutions qu’au travers de la recherche de la croissance la plus forte possible. Or, la croissance de demain est bien différente de celle d’hier. Elle est liée à notre capacité de participation à la nouvelle civilisation et à l'économie mondiale de la connaissance qui prend forme aujourd’hui. Et donc à notre capacité de mutation et de réforme.

 

 

Dans ce nouveau contexte chercher la justice sociale c’est se donner les moyens du plein emploi, de la lutte contre les situations de pauvreté et de détresse, d’une croissance soutenue qui permet de tirer le pouvoir d’achat des Français et d’assurer – en les reformant – le financement des institutions qui nous garantissent le haut niveau de protection sociale auquel nous sommes légitimement attachés.

Distribuer artificiellement du pouvoir d’achat dans l’idée de doper la consommation pour tirer la croissance est une impasse et ne fait que détendre un peu plus les vrais ressorts de la création de richesse. Celle-ci pour se former a besoin d’entreprenants fiscalement motivés, réglementairement libérés, pouvant innover, créer, investir sur des marchés efficaces donc concurrentiels. Avec 4% de croissance, le revenu des Français double en moyenne tous les dix-huit ans, aucune politique socialiste de redistribution ne peut parvenir à un tel résultat.

Dans une période d’innovations techniques et de mondialisation créatrice de nouvelles richesses, il faut accepter que la récompense de l’initiative, des efforts et du risque creuse provisoirement les inégalités si ces inégalités ont pour résultat de doper la croissance qui profitera à tous et tout particulièrement aux plus pauvres et aux exclus. Mieux vaut fut-ce au prix de quelques inégalités fécondes - un train qui roule à pleine vitesse qui offre une place à tous et qui tire le pouvoir d'achat vers le haut - qu'un tortillard qui se traîne sur le chemin de la croissance et qui laisse tant de personnes sur les quais.

D'autant que la notion de justice redistributive associée aux sociétés closes d'hier ne correspond plus à une société ouverte, une grande société composée de millions d’individus qui ne se connaissent pas et leurs rapports sont nécessairement impersonnels... ...Dans cette société ouverte chacun poursuit le but qui lui est propre et vouloir assigner à chaque personne un rôle déterminé dans le fonctionnement de la société est contraire à la liberté. Comme vous l'avez un jour dit "les Français savent mieux que l'Etat ce qui est bon pour eux".

Dans un « ordre juste », le consensus doit donc se faire, non sur les fins, mais sur le respect des règles de juste conduite applicables à tous.

Cet "ordre juste" repose sur une conception éthique exigeante : il ne peut y avoir d’action juste que si elle ne viole aucun droit fondamental individuel.

Dés lors la justice d’un système se mesure moins à ses résultats qu'au comportement des acteurs dans le système, à leur conduite juste ou injuste.

Pour concevoir dans cet esprit les meilleures institutions possibles, imaginons une personne débarquant en pays inconnu, dans lequel la place de chacun, son point de départ dans l'existence, serait déterminé par un tirage au sort dans une sorte de gigantesque loterie sociale. Cette personne n'a aucun moyen de savoir si elle sortira favorisée ou défavorisée de ce tirage.

Chacun cherche à concevoir le système économique, le système éducatif, le système de protection sociale, le système de retraite, les plus justes compte tenu du fait qu'il peut tirer le plus mauvais numéro.

Dans cette situation de « voile d'ignorance », développée par John Rawls- que l'on considére plutôt comme un penseur social démocrate - on peut penser que chacun sera enclin à imaginer le système à la fois le plus conforme à l'intérêt général et le plus favorable aux plus démunis. C'est ainsi que l'on choisira sûrement un systéme éducatif garantissant l'accés financier de tous à l'éducation, une multiplicité d'établissements (pour donner à chacun sa chance) et une liberté de choix (la suppression de la carte scolaire).

Cette approche de la justice sociale cherche à la fois à maximiser les chances de tous, les chances de chacun tout en veillant à l’intérêt de ceux qui sont en bas de l’échelle sociale.
Cette approche conjugue solutions de liberté, la justice sociale et accepte les inégalités fécondes.
Ces inégalités récompensent les talents nouveaux, inventifs, créateurs de richesse, permettent de favoriser la croissance et donc d’augmenter le pouvoir d'achat moyen tout en permettant de donner les meilleures chances de promotion à ceux ou à celles qui sont en bas de l'échelle sociale. 
 

Voici, je l'espére chère Ségolène, quelques réflexions en "rupture" avec nos traditionnelles façons de penser qui permettent de mieux cerner ce que pourrait être un "ordre juste".

 

 

 

 

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À propos

Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac, Mais aussi Président du comité départemental UMP Charente, Président de l'Association Nationale Pommes Poires et Vice Président de WAPA (World Apple and Pear Association).

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daniel 04/12/2006 20:27

Ah! mon cher Daniel, voilà-t'y-pas qu'à la suite de ce commentaire avisé, heureusement démuni de la charge négative qu'ont ces horripilants pseudos qui encombrent lamentablement ton blog, qu'une porte s'est enfin ouverte...

Cliquez messieurs et mesdames, tous petits charentais sans envergure, sur le lien de Mr D'HÉRÉ...

Vous y découvrirez que "penser la vie" n'est pas un vain mot et que notre monde ne se réduit pas au cauchemard existentiel dans lequel vous baignez depuis votre naissance à Barbezieux ou ses environs...

marc d HERE 04/12/2006 17:06

Très bel article ....Un détail je qualifierai plutôt Rawls de libéral que de social démocrate.....

CriDamour 03/12/2006 21:57

Ce texte m'inspire deux réactions :

La première : qu'est-ce qu'une inégalité féconde ? C'est à dire, plus exactement, féconde pour qui ? Peut-on dire que l'esclavage était une inégalité féconde ? J'ai bien envie de dire "oui", car les sociétés qui ont toléré l'esclavage ont en général été prospères... il conviendrait donc de définir à partir de quand les inégalités fécondes sont acceptables, et là le problème devient tout de suite beaucoup plus complexe. Ce concept un peu fumeux sent l'oxymore à plein nez : comment rendre à un mot à consonance négative - inégalité - acceptable en lui accolant un qualificatif positif.

La seconde : cet après-midi, j'entendais à la radio un écologiste citer un économiste américain (Kenneth Boulding) disant "celui qui croit qu'une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou, ou un économiste". Comment peut-on imaginer que "la recherche de la croissance la plus forte possible" (sic), étendue à tous les pays du monde, puisse être une solution à long terme ?

daniel 03/12/2006 20:19

Première constatation: l'effet Ségolène se fait tout de suite sentir dans le ton pris par ses opposants pour la critiquer. Le staff Sarkozy l'a bien compris qui, pour ne pas subir en retour une claque de la force de celle que DSK et Fabius ont prise, a demandé au petit Nicolas de ne pas se laisser aller à ses penchants naturels(comme il l'a fait avec MAM), penchants communs aux machos de tous bords qui sévissent dans la vie politique française.
Donc, du respect pour la dame, pas de vannes sexistes ni même alarmistes sur ses capacités intellectuelles supposées faibles, des ronds de jambes hypocrites comme ceux qu'on lit dans l'article, quelques sous-entendus et le tour sera joué!

Je ne rajoute rien sur ce que Loïc a écrit concernant la division fondamentale de la morale néo-libérale qui partage en deux blocs d'inégalité, ceux qui ramassent le pognon en grosse quantité, la minorité agissante, et ceux qui triment pour y contribuer avec pour seul espoir d'en récolter les miettes...
Ce serait une loi naturelle à laquelle nulle société élaborée ne pourrait aller contre! Ni tenter d'y apporter la moindre modification, sinon l'édifice s'écroulerait.

De telles manipulations intellectuelles qui n'ont que l'immédiat pour seul fondement, la droite libérale s'en est fait depuis longtemps l'apologue.

J'en veux pour preuve le dogme vieux de 20 ans sur l'inéluctable fléxibilité des emplois qu'aujourd'hui toutes les études faites sur la société civile, rendent seul responsable de l'inexorable de la précarité qu'une majorité de nos compatriotes subit...

La semaine dernière on a tous pu lire dans la presse locale un article élogieux sur la réussite d'un constructeur de maisons individuelles, "Notre Maison", avec quelques centaines de réalisations à son actif.
M'est avis qu'un entrepreneur de cet acabit représente l'objectif de réussite parfait pour un cadre de l'UMP.

Mais quel est le lecteur, un tant soit peu critique et réfléchi, qui ne comprendra pas instantanément l'intense de la contradiction qui s'expose ici?

On est loin de la coupe aux lèvres quand on néglige les aspirations profondes de notre société!

Tous ensembles voulons rester ancrés dans notre mieux-être, pas trop loin d'où nous sommes nés, au plus près de nos racines, dans ce petit coin de campagne qui nous fait encore rêver, tous nous ne voulons pas prêter le flanc à la dangerosité d'une existence vagabonde vantée comme une nécessité par les chantres du libéralisme sauvage.

Tout ce que je propose ici à la réflexion des idéologues de toutes confessions, c'est de s'interroger des conséquences à plus ou moins long terme sur des prises de positions confinées à l'actualité.

loic BESSON 03/12/2006 20:09

Je prends aussi le pari que ce texte est de A MADELIN. Par contre, j'ai regardé riposte et j'ai été très déçu du niveau des participants qui ont plus joué à essayer de récupérer F BAYROU dans leur camp qu' à discuter de son programme. C'était surtout de la politique politicienne. Fermez le banc