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Joyeuse PAC.

La production agricole augmente, mais moins vite que la demande (lire l’article d’Eric Le Boucher paru dans le Monde d’hier). Alors les prix des denrées alimentaires flambent et nous assistons, incrédules, en ce début 2008 à des émeutes de la faim partout où la part du revenu consacrée à la nourriture est si élevée qu’il n’y a d’autre solution pour y faire face que le jeûne. Jacques Diouf, le directeur pour l’alimentation et l’agriculture de la FAO, déclarait le 11 avril à Rome que « la vérité c’est que déjà, des gens meurent dans ces émeutes (…) Mais ils ne se laisseront pas mourir sans rien faire. Ils réagiront ».  Eric Orsenna et le cercle des économistes dans un ouvrage de plus en plus d’actualité paru en 2007 et qui s’intitule « un monde de ressources rares », rappellent pourtant qu’en 1996 au Sommet mondial de l’alimentation, les dirigeants s’étaient engagés au nom de leurs pays à réduire de moitié la faim d’ici 2015. L’objectif ne sera pas atteint. J’emprunte à Orsenna cette citation de Jean Bodin, économiste contemporain de Michel de Montaigne, qui écrivait « il faut que le peuple vive bon marché ». Et aussi celle de Gabriel Bonnot de Mably, auteur en 1789 de « Du commerce des grains », qui déclarait « je ne puis me passer un jour de pain sans avoir la mort devant les yeux ». Deux impératifs catégoriques qui sont toujours en vigueur et qui s'imposent à tous les gouvernements sous peine de révolution.

Avant-hier j’entendais le directeur d’Arvalis (Institut du végétal) nous dire dans le cadre d’un atelier Vivéa (fonds pour la formation des entrepreneurs du vivant) consacré au rôle de la formation dans la réduction de la consommation des produits phytosanitaires, que quand il se rend en Egypte ou dans d’autres pays importateurs de céréales, ses interlocuteurs lui demandent instamment que nous continuions à produire autant qu’il nous est possible pour mettre sur les marchés nos récoltes qui leur sont si nécessaires.

 

Le dilemme va inévitablement s’exacerber au fil des mois qui viennent entre d’un côté la pression des marchés qui vont inciter les agriculteurs à améliorer la productivité de toutes leurs parcelles et de l’autre la demande sociale relayée par le Grenelle de l’environnement qui va se traduire par des objectifs inverses de réductions d’intrants et de baisse de production. Dans le domaine des fruits et légumes que je connais mieux, l’ajout de contraintes réglementaires et la multiplication des impasses techniques de production qui se profilent déjà, vont se traduire par l’augmentation des importations. Nous prélèverons ainsi une part de plus en plus importante de notre nourriture sur la ration de ceux qui en ont le plus besoin. Sauf à considérer comme Marion Guillou, la directrice de l’INRA dont je ne suis toujours pas  convaincu qu’elle a la main vraiment verte, que nous sommes capables de doubler la production actuelle dans le monde tout en étant écologiquement plus sûrs.

Je fais partie du groupe « Ecophytos 2018 » qui travaille sous l’égide de l’INRA sur les recettes à donner au ministre pour réduire de moitié les intrants de la production de pommes. Sans surprise et à ce stade de nos travaux je peux témoigner que l’objectif a peu de chance d’être atteint autrement que par la réduction de moitié des surfaces du verger français. Ce n’est ni la mauvaise volonté des arboriculteurs ou leur absence de technicité qui en est la cause mais plutôt l’inefficience pratique de notre recherche comme source du progrès technique et des améliorations génétiques. Mais c’est aussi en raison de la multiplication des obstacles à la proposition de solutions innovantes par l’industrie. On assiste me semble t-il à une réussite administrativo-politique très française de stérilisation du progrès. Mais ce n’est pas cette réponse qui est attendue puisqu’elle révèlerait au ministre qu’il fait fausse route en soupçonnant seulement  les arboriculteurs et que la solution au problème passe par un travail sur les organisations dont il est responsable et que ça peut lui prendre un peu de temps.

Du côté de l’Europe ce n’est pas beaucoup mieux. On continue de se gargariser de la réussite de la politique agricole commune pour insister sur la nécessité de la maintenir longtemps. Il me semble pourtant que l’on ne souligne pas suffisamment que la réussite concerne la phase de développement des productions par les soutiens publics des prix. La mutation vers le découplage des aides s’accompagne plutôt de monstruosités administratives dans l’application concrète avec des effets franchement négatifs sur les exploitations et les contribuables. L’administration de l’agriculture à l’échelon européen et en France mobilise des moyens humains considérables pour des effets bénéfiques bien difficiles à évaluer. Agriculteurs, organisations professionnelles, politiques et administrations soutiennent ce dispositif, qui est tout sauf libéral contrairement aux idées reçues, par une sorte de collusion d’intérêts inavouables, masqués sous des objectifs le plus politiquement corrects possibles. Dans le domaine des céréales par exemple il va devenir difficile, il me semble, de justifier encore longtemps le dispositif d'aide si les cours restent élevés et rémunérateurs. Sauf si les américains persistent dans cette même voie. Pour l'instant la réaction de Michel Barnier aux émeutes de la faim, si j'en crois France Inter, va être de proposer aujourd'hui à ses collègues européens de privilègier l'utilisation des surfaces agricoles pour la seule nourriture des hommes.

 

Les producteurs de pommes doivent se doter dans les mois qui viennent d’une nouvelle organisation collective. La précédente va disparaître puisque l’Etat considère qu’elle n’est pas en phase avec les nouveaux textes européens et qu’elle coûte encore cher. Pour autant les pouvoirs publics, qui craignent que la réforme ne se traduise par la disparition pure et simple de toute forme d’organisation, proposent un cadre avec une sorte de chausse pied pour faire entrer les arboriculteurs récalcitrants dans le réceptacle. L’objectif étant encore et toujours d’imposer leur vision de l’économie administrée, sans soutiens financiers nationaux, en vogue au ministère et chez les apparatchiks de la profession  qui trouvent que la démocratie a ses limites et qu’il est bien plus pertinent de s’imposer par la force et la grâce de l’Etat. Les conditions sont donc malheureusement une nouvelle fois réunies pour satisfaire la caste étatico-professionnelle  et pour handicaper un peu plus une production à la peine et en constante réduction depuis 15 ans.

Pour me remonter le moral j’ai consulté le site de l’organisation de mes collègues producteurs de pommes de Nouvelle Zélande qui s’appelle Pipfruit New Zealand. J’avais rencontré sur place il y a trois ans maintenant les responsables de Pipfruit NZ et j’avais été convaincu par le pragmatisme, la simplicité et la pertinence de cette organisation entièrement assumée par les seuls arboriculteurs. En feuilletant les pages du site je m’extasie encore à la lecture des motivations et des finalités recherchées tout autant qu’à la découverte des moyens et des actions concrètes mises en œuvre. Sans doute parce que je m’aperçois que je propose une démarche vraiment très proche de celle ci. Le problème c’est qu’elle ne semble pas correspondre à la volonté majoritaire des protagonistes. Enfin pas encore…

 

 

 

  

 

 

 

                  

 

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À propos

Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Président de l'Association Nationale Pommes Poires, membre de WAPA (World Apple and Pear Association) et secrétaire général d'Interfel.
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J
Je n'aurais pas pu dire mieux que Stephane T.Parfaitement d'accord. Mais on va surement nous dire que M. ZIEGLER n'est pas crédible...Ahhhh, le marché...J'aim e bien ce qui se passe au niveau des banques Anglaises en ce moment : suite aux subprimes et aux prêts consentis honteusement par les banques, celles-ci se retrouvent dans la merde mais l'état va échanger des bons du trésor contre les créances douteuses.Encore une fois : on privatise les gains et on mutualise les pertes.A l'époque où les banques avaient des bénéfices, elles n'échangaient pas les dividendes contre des bons du trésor...
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S
En contrepoint de votre article, et à propos de ces "émeutes de la faim",  l'analyse de Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, tel que publiée hier dans Libération.http://www.liberation.fr/actualite/evenement/evenement1/321064.FR.php«Une hécatombe annoncée»(...)Où sont les responsabilités?Principalement dans l’indifférence des maîtres du monde, pays riches ou grands émergents. Les opinions publiques s’offusquent-elles de la famine dans le nord de l’Inde, comme il y a deux ans, ou des populations du Darfour ? Quand on lance, aux Etats-Unis, grâce à 6 milliards de subventions, une politique de biocarburant qui draine 138 millions de tonnes de maïs hors du marché alimentaire, on jette les bases d’un crime contre l’humanité pour sa propre soif de carburant… On peut comprendre le souhait du gouvernement Bush de se libérer de l’emprise des énergies fossiles importées, mais c’est déstabilisant pour le reste du monde. Et quand l’Union européenne décide de faire passer la part des biocarburants à 10 % en 2020, elle reporte le fardeau sur les petites paysanneries africaines…Les biocarburants ne sont pas seuls responsables…Les pays les plus pauvres paient leur quittance au FMI. Malgré les allégements de dette, 122 pays avaient une ardoise de 2 100 milliards de dollars de dettes cumulées en 2007. Les plans d’ajustement structurels du FMI imposent toujours des plantations d’exportation qui doivent servir à produire des devises et permettre aux pays du Sud de payer les intérêts de la dette aux banques du Nord. Ajoutez à cela les subventions agricoles à l’exportation qui laminent les marchés agricoles locaux, et vous arrivez à une situation explosive…(...)Ainsi, ceux qu'on a réduits en totale dépendance nous supplient désormais à genoux de continuer à exporter autant... Bientôt nos subventions agricoles pourront être comptabilisées comme aides au tiers-monde : formidable !Ce farfelu de Jean Ziegler estime par ailleurs que le système agricole actuel est en capacité de nourrir 12 milliards d'êtres humains...Pour comprendre ce qui l'en empêche réellement, on pourra aller voir l'excellent film de Erwin Wagenhofer, "We feed the world" désormais visionnable sur le net. C'est édifiant, bien que déjà largement dépassé : il a été tourné il y a deux ans, (avant le déluge, donc) quand le baril de Pétrole coûtait 75 dollars. A l'époque Eric Le Boucher (et ses camarades visionnaires de la presse autorisée à parler sérieusement d'économie) raillaient très fort les tenants de la thèse du Peak Oil qui prévoyaient pour très vite un baril à plus de 100 dollars... La main invisible du marché semble avoir la tremblotte ces jours-ci...(...) l’inefficience pratique de notre recherche comme source du progrès technique et des améliorations génétiques.... (...) la multiplication des obstacles à la proposition de solutions innovantes par l’industrie... (...) On assiste me semble t-il à une réussite administrativo-politique très française de stérilisation du progrès.... (...)Enfin, soyons vigilants : ceux qui détruisent l'autonomie alimentaire des peuples voudront bientôt nous faire avaler que les OGM sont la seule solution pour lutter contre la faim dans le monde. Salutations potagères.
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A
Quelques reflexions...Pour une RGPP plus efficace, utilisez la gouvernance, mini-prix mais fait le maximum!lu dans le monde diplomatique il y a quelques années : La « bonne gouvernance », explique Marie-Claude Smouts, directrice de recherche au CNRS, c’est « un outil idéologique pour une politique de l’Etat minimum (2) ». Un Etat où, selon Ali Kazancigil, directeur de la division des sciences sociales, de la recherche et des politiques à l’Unesco, « l’administration publique a pour mission non plus de servir l’ensemble de la société, mais de fournir des biens et des services à des intérêts sectoriels et à des clients-consommateurs, au risque d’aggraver les inégalités entre les citoyens et entre les régions du pays (3) et pendant ce temps les shadocks pompaient, pompaient...
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D
A bin non!On est gouvernés par la droite libérale, pas par des socialos, d'ex-communistes, crypto-stalino-bobos comme tu le dis!C'est pas chez sarkozy qu'on trouve des apparatchiks, m'enfin Daniel???Bon d'accord y'a la poufiasse de Kosciusko-Morizet, mais elle a été remise à sa vaisselle, alors c'est quoi qui cloche?C'est quand même pas la droite qui va s'appuyer sur des réseaux de lèches bottes pour gouverner cette France de feignasses! La preuve? Allègre n'a pas encore trouvé moyen d'entrer au gouvernement!Sinon moi ça va...Je me reconvertis dans la culture du riz:"Un canard dit à sa cane: ris cane, ris cane ...Un canard dit à sa cane:  RIZ cane!Et la cane a riz!----------Pas conne la cane... 
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