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La pomme se croque aussi pendant le confinement.

C’est le printemps, les pommiers sont en fleurs et les abeilles butinent. Ici ou là, les vergers sont si blancs que l’on dit de la floraison qu’elle est une boule de neige. C’est un pur émerveillement qui se renouvelle chaque année. Pour les pomiculteurs l’heure est à l’espoir d’une belle récolte cet automne.

Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres. D’une vigilance extrême, l’arboriculteur sait qu’avant de pouvoir cueillir les jolies pommes qu’il espère, il lui faudra déjouer les mille mauvais tours que la nature ne manque jamais de lui réserver.

Il a déjà fallu lutter contre le gel dont le risque perdure jusqu’au début de mai. Sitôt la nouaison passée, les filets seront déployés pour se protéger de la grêle. Et puis jusqu’à la récolte, quels que soient les caprices du temps, la disponibilité de l’eau pour les arbres sera régulée par l’irrigation. Les brûlures du soleil, les tornades et les tempêtes resteront quant à elles des fléaux éternels sans vraies parades efficaces.

L’herbe, les champignons, les moisissures, les insectes, les acariens, les bactéries, les virus, les oiseaux quand ce ne sont pas les mulots, les rats taupiers, les sangliers ou les chevreuils, la lutte sera incessante pour que l’arboriculteur leur dispute le privilège de récolter les pommes pour les destiner en priorité à la consommation humaine.

Et puis, qu’il pleuve, qu’il vente ou que l’on confine tous ceux qui peuvent l’être, il lui faut en continu avec ses équipes être dehors, dans le verger, au travail.

De la même façon que la nature et le temps n’interrompent jamais leur marche inexorable, confinement ou pas, il faut remplir les estomacs. Les fruits de la récolte passée doivent donc être triés, emballés, transportés chaque jour pour achalander les étals des magasins alimentaires qui nécessairement restent aussi ouverts dans le cœur ou à la périphérie des villes. Les marchés de plein air un temps interdits rouvrent progressivement tant ils sont nécessaires. On y réussit tout aussi bien qu'ailleurs, ou pas plus mal, le mise en oeuvre des mesures de sécurité. 

Depuis des semaines et des mois, il n’était de bon ton que de louer la nature bienveillante et la biodiversité heureuse. Il fallait comme une évidence crier haro sur ce baudet d’agriculteur productiviste qui ne l’avait toujours pas compris, avec ses engins, ses engrais et ses pesticides.

 D’agroforesterie en permaculture ou agriculture biologique idéalisée, la terre mère pourvoirait aisément et naturellement à tous nos besoins pourvu qu’on la laisse faire, qu’on lui fasse confiance. L’homme technicisé des champs était honteusement devenu un loup pour l’homme artificialisé et boboïsé de la ville, nostalgique du jardin d’Eden, du paradis perdu.  

A la faveur d’une promiscuité toute primitive entre l’homme et la bête, quelque part en Chine, un virus invisible a réussi à se répandre sur la surface du globe en semant la mort sur son passage. A lui seul, ce virus a suffi pour remettre en quelques jours l’homme et sa planète terre dans des dispositions de cohabitation bien différentes.

D’un seul coup d’un seul, les frontières se sont refermées et chaque pays s’est replié sur lui-même. Les multiples dépendances en équipements et en biens essentiels sont alors cruellement apparues. Des pans entiers de l’économie et des administrations ont été forcés à l’arrêt. Et c’est ainsi que le confinement généralisé a mis en lumière quelques évidences oubliées.

Sans que l’on s’en rende bien compte, au fil du temps, nous avons laissé filer vers des producteurs d’autres pays la fourniture de certains de nos besoins vitaux et stratégiques que nous sommes pourtant capables de produire. Alors qu’il serait parfaitement possible en effet de fabriquer certains biens comme des masques ou des médicaments, comment avoir pu accepter de les soumettre au bon vouloir d’un pays aussi puissant et autonome que la Chine ? Quand la crise survient, la faute se révèle impardonnable.

L’UE est coupable de n’être vigilante que sur la libre concurrence sans jamais prendre en compte la dimension géopolitique du marché. Un Etat membre qui voudrait reconquérir de l’indépendance sur ses productions ne le pourrait d’ailleurs juridiquement pas. En constatant que la volonté de l’Etat conduirait à ce qu’un prix soit plus élevé que ce qui peut se trouver sur le marché, le gendarme de la concurrence aurait tôt fait de faire rendre gorge à l’entreprise qui bénéficierait de cette commande privilégiée au titre de la perception d’aides illégales d’Etat.

La libre concurrence est juste et nécessaire. Mais elle doit s’exercer dans un espace politique et réglementaire unifié, autonome et sécurisé. En dehors, il faut des mécanismes régulateurs de compensation.  

Des tensions sont apparues aussi sur l’approvisionnement national en certains fruits et légumes. Mais comment admettre là encore que notre pays adhère à l’Union Européenne et au marché unique en s’ingéniant dans le même temps à diminuer la compétitivité de ses propres arboriculteurs et maraîchers par des réglementations plus contraignantes que celles des autres pays de l’Union? Le résultat inévitable de cette aberration, c’est la délocalisation progressive vers les origines les plus politiquement volontaires pour leur compétitivité. Il n’est plus temps de s’en désoler quand les échanges se restreignent et que les manques au rayon apparaissent cruellement.

Que ce soit à l’échelon national ou européen, les effets dangereux des distorsions de concurrence anormales, voulues ou subies, que nous ne cessons de dénoncer sont finalement apparus au grand jour sous l’effet du Covid-19.

Une autre leçon et pas des moindres est la redécouverte que les prix résultent bien de la confrontation de l’offre et de la demande. Et que le prix de revient est une donnée spécifique à chaque producteur ou entreprise qui permet de savoir à partir de quand on perd ou gagne de l’argent. Mais pas plus, n’en déplaise à la dérisoire loi EGA, chèrement vendue mais pourtant de si faible facture.

Après avoir vu dans les premiers jours du confinement des asperges non récoltées et des fraises jetées faute d’acheteurs et malgré des prix ridicules, la situation s’est retournée et les quantités demandées par le marché n’ont pu être satisfaites. Les prix sont alors nettement remontés. L’incompréhension hagarde de nombre d’opérateurs comme des décideurs politiques devant ce mécanisme de marché d’une simplicité biblique ne laisse de m’étonner. A moins que ce ne soit de la mauvaise foi ou de la ruse.

C’est sans doute le mérite pédagogique de quelques marchés au cadran d’être les gardiens du temple de cette confrontation instantanée de l’offre et de la demande pour que se fixe très librement le prix. Même s’il est appréciable que des relations contractuelles solides qui s’inscrivent dans la durée permettent d’atténuer les excès de ce mode de cotation et de lisser les fluctuations.

Cette crise sanitaire apporte aussi une cruelle opposition à la volonté du législateur de faire disparaître d'ici la fin de 2021 tous les emballages plastiques pour les fruits et légumes. Les consommateurs inquiets demandent du pré-emballé. 

Lorsque le confinement a été instauré le 17 mars, au message « restez chez vous », s’en est rapidement ajouté un autre : « allez travailler si le télétravail n’est pas possible ». En le complétant toutefois de l’admonestation aux employeurs de devoir assurer avec les moyens du bord les gestes barrières pour protéger leurs salariés. Mais sans que nulle part ne soient disponibles à cette date des masques ou du gel hydro-alcoolique.

Le premier message a été le plus entendu. Avec en plus le manque de moyens de protection, nombre d’entreprises ont du se mettre à l’arrêt.

C’est alors que de plus en plus inquiet sur le ralentissement trop fort de l’activité économique, le ministre des finances a cru bon d’inviter les employeurs à verser jusqu’à 2000 euros de primes à leurs salariés pour qu’ils continuent à travailler. L’Etat pour sa part renonçait une nouvelle fois par la crise à fiscaliser les salariés pour ces sommes. L’Etat d’autorité sortait aussi ces sommes de l’assiette des cotisations sociales, patronales comme salariales. Le seul problème, c’est que les moyens de payer des entreprises ne se décrètent d'autorité par le politique. L’effet d’annonce a été dévastateur. Les salariés ont pu légitimement être tentés de considérer que ces primes leur étaient dues. Cet épisode a été une difficulté de plus à surmonter qu’un ministre plus avisé et responsable aurait pu nous éviter.  

Il fallait pourtant assurer les travaux au verger qui ne peuvent jamais attendre. Il était tout aussi indispensable de poursuivre le tri, le conditionnement et les livraisons des fruits pour l’alimentation des populations.

Pour les arboriculteurs comme pour les autres agriculteurs, continuer l’activité malgré le confinement était une évidence. Garde d’enfants et autres motifs d’arrêts de travail comme barrières à l'entrée pour la main d'oeuvre venue d'ailleurs ont quelque peu réduit les effectifs. Mais partout l’activité s’est poursuivie avec des équipes forcément inquiètes mais toujours investies de la conviction que leur mission ne pouvait s’interrompre.

Dans l’agriculture, le transport, le commerce, ce sont les derniers de cordée, les plus exposés au risque, qui aux côtés des soignants magnifiques ont tiré et nourri le pays confiné.

Étonnant de voir que quand tout doit s’arrêter pour freiner la circulation d’un virus, quand le plus de monde possible doit être confiné et attendre, ce sont les agriculteurs, les usines et les commerces de l’agroalimentaire, les transporteurs, les chimistes qui demeurent les plus totalement  actifs aux côtés des soignants hyper mobilisés.

De la même façon qu’il y a urgence à découvrir le traitement ou le vaccin efficace contre ce Corona virus, il est tout aussi impératif d’armer les agriculteurs contre les maladies et ravageurs auxquels ils font face. Une fois les prophylaxies mises en œuvre, les prédateurs naturels invités, la génétique déployée, en complément il faut des matières actives efficaces, qu’elles soient chimiques ou naturelles. Puisse cet épisode sanitaire assassin aider à sortir du déni sur la protection des plantes les confinés qui nous dirigent. En tout en ces moments de peur tous les regards se tournent vers les chercheurs chimistes du monde entier. On attend d'eux de pouvoir reprendre une vie normale, pas forcément naturelle.  

Paradoxalement, il est pathétique de voir ces jours-ci l’énergie du désespoir mise par ces lanceurs d’alerte de pacotille, aujourd’hui confinés, qui font un recours devant le Conseil d’Etat contre les épandages agricoles et autres dangers des pesticides, pourtant homologués par nos frileuses et prudentes autorités sanitaires. Il n'y a évidemment aucune excuse bien sûr lorsque des fautes individuelles de mise en œuvre sont commises. Mais menacés au plus profond par Covid-19 qui met en perspective le dérisoire et la duplicité de leur combat, ils n’ont de cesse d’essayer de récupérer le virus en en faisant la création de tous les maux qu’ils dénoncent. Fallait oser, mais c’est bien à cette idée fixe qu’on les reconnait.

Le côté positif de tout cela pour les arboriculteurs ne doit pas être occulté. En effet, dans les semaines qui viennent, il apparaîtra qu’il valait mille fois mieux être en situation de pouvoir travailler et de vendre en se protégeant du risque de contamination, comparativement à toutes les activités qui ont du baisser le rideau.

Assurer le chiffre d’affaire et continuer à produire est la meilleure assurance pour surmonter la panne économique durable dans laquelle le pays s’enfonce. Les producteurs de lait n'ont semble t-il pas la même chance de voir se maintenir la consommation pour leur production.  

En revanche, la disponibilité en main d’œuvre pour pouvoir assurer tous les travaux ne laisse d’inquiéter sérieusement les employeurs. Les politiques qui rêvent d’une agriculture qui emploierait bien plus de salariés qu'aujourd’hui n’ont manifestement aucune conscience de comment arrive la nourriture dans leurs assiettes. L’interruption de la circulation des travailleurs en provenance de pays hors de l’Europe ou au sein de l’Europe a mis au grand jour notre dépendance alimentaire à cette main d’œuvre extérieure performante, bien adaptée aux travaux des champs, des serres et des vergers.

Puisse la survenue de cette pandémie naturelle mondiale remettre en perspective les priorités vitales et infléchir les stratégies hors sol dans lesquelles nous nous complaisions ces derniers temps.

En attendant on ne peut que se réjouir de pouvoir chaque jour croquer des pommes, goûter des poires et la plupart des fruits et légumes de saison. Un grand merci à tous ceux qui, du verger, du champ au rayon, s’acquittent courageusement de leur tâche.  

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À propos

Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Conseiller Régional Nouvelle Aquitaine, Président de l'Association Nationale Pommes Poires, membre de WAPA (World Apple and Pear Association) et secrétaire général d'Interfel.
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