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Pommiers de cordée pour pommes à couteaux…. tirés (3)

Pommiers de cordée pour pommes à couteaux…. tirés (3)

Le congrès européen Prognosfruit au cours duquel sont annoncées les prévisions de récolte des pommes et des poires se tenait cette année du 7 au 9 août en Belgique, dans la très belle enceinte de la grande commanderie d’Alden Biesen, au cœur de la province du Limbourg, en pays flamand.

10 ans plus tôt ce même congrès nous avait réuni juste de l’autre côté de la frontière, aux Pays Bas dans la ville de Maastricht réputée pour avoir accueilli la signature du traité européen en 1992. En 2018 nous étions à Varsovie.

Chaque édition est une opportunité depuis 1976 pour découvrir une région de production de pommes et de poires en Europe. Hors d’Europe aussi, comme cela a pu être le cas en 2010 à Kiev ou en 2014 à Istanbul.

D’année en année et plus encore depuis 2001, grâce à l’excellent travail de WAPA (World Apple and Pear Association) cette rencontre est l’occasion unique d’évaluer l’évolution du potentiel de production de chaque pays, les tendances des échanges internationaux et le comportement des consommateurs dans le monde.

Quelques jours plus tard en août se tient de l’autre côté de l’Atlantique, à Chicago, l’Outlook Conference, le congrès des producteurs de pommes des États-Unis, qui précise les prévisions de récolte de l’Amérique du Nord. WAPA y est toujours présente pour y rapporter les chiffres du reste du vaste monde.

En février, c’est à Berlin, lors du salon Fruit Logistica que s’annoncent les prévisions de récolte de l’hémisphère sud au cours de l’assemblée générale de WAPA.

C’est avec ces rencontres, à force d’exposés, de communications d’experts, de confrontation de chiffres, de visites, d’échanges entre les participants que se forge la compréhension du monde de la production des pommes et des poires et les évolutions profondes qui sont à l’œuvre.

En Belgique, l’été dernier, c’est le bilan de la commercialisation de l’exceptionnelle récolte 2018 en Europe qui interrogeait le public. Et au-delà de la récolte polonaise qui avait été record, c’est la formidable évolution du potentiel de production à l’est de l’Europe qui alimentait toutes les spéculations et les conjectures.

La production en Europe en 2018 aurait pu être  correcte et sans excès. C’est bien à la Pologne seule que nous devons d’avoir largement dépassé les 13 millions de tonnes, quand l’équilibre théorique et macro-économique actuel se situe en dessous de 12 millions de tonnes.

La pression à la baisse sur les prix a donc dans ce contexte été très forte tout au long de la campagne en Europe et dans la plupart des pays d’importation.

Il a été en revanche relevé avec étonnement par les participants que la France avait fait exception lors de cette campagne avec des prix sur son marché intérieur qui s’étaient maintenus à un bon niveau et en tout cas bien au dessus de ceux pratiqués alentour.

J’ai pu dire lors d’une table ronde ce qui pouvait expliquer cette situation. Si la récolte européenne était record, la récolte française en revanche avait été plutôt faible. Une moitié de cette récolte est maintenant composée de variétés dites « Club » et de variétés typiquement françaises destinées presque exclusivement aux consommateurs de l’hexagone.

Elles se nomment Reine des Reinettes, Reinette grise du Canada, Rubinette, Choupette, Antarès, Belchard Chanteclerc, Reinette d’Armorique, Patte de loup, Belle de Boskoop, Reinette Clochard, et j’en oublie de meilleures encore.

Par variétés « Club » on entend les variétés sous licence dont les plantations sont strictement maîtrisées et qui bénéficient d’une communication promotionnelle significative. La plus connue d’entre elles dont la réussite exemplaire inspire toutes celles qui sont apparues depuis est la Pink Lady. D’autres se nomment Juliet, Jazz, Tentation, Crimson Crisp, Honey Crunch, LoliPop, Candine, Rosée du Pilat, Altess, Kissabel, Envy, j’en oublie et de plus fameuses.

Et puis une seule variété en France bénéficie d’une appellation d’origine protégée, il s’agit de la pomme du Limousin. Un seul terroir relève d’une indication géographique protégée, il s’agit de l’IGP pommes des Alpes.

Au-delà de ces signes officiels de qualité, chaque terroir de France s’identifie, s’affirme de plus en plus et s’attache à le faire savoir à ses consommateurs.

Il est loin le temps de la liste variétale étriquée du verger français. Du grand écart entre les variétés mondiales standardisées en expansion et les variétés locales dont le marché déjà étroit continuait de se réduire. Je pense à la pomme De Lestre ou Sainte Germaine en Limousin ou à l’exceptionnelle Reinette Clochard en Deux-Sèvres. La pomme se devait alors d’être d’être avant tout mondiale.

L’autre moitié de la récolte française se compose de variétés dites internationales comme Gala, Golden, Fuji, Granny Smith, Jonagold ou Braeburn. Pour autant elles relèvent pour plus des deux tiers du label Vergers Ecoresponsables que la plupart des distributeurs exigent maintenant pour référencer leurs achats. Ce label garantit l’observation stricte de la charte qualité des arboriculteurs de France. C’est-à-dire un cahier des charges très exigeant au regard de l’agroècologie, de la traçabilité et du savoir faire des arboriculteurs.

Il permet une préférence positive des pommes et des poires d’origine France. Ce label se révèle ainsi très protecteur dans un contexte de marché totalement ouvert et de vive concurrence extérieure à très bas prix.

Compte tenu de ces éléments, la baisse sévère de nos exportations, qui ont été  limitées aux marchés les plus rémunérateurs, en plus des introductions plus ou moins clandestines, car très peu identifiées et à bas prix, n’ont pas eu l’impact redouté la campagne passée.

Pour autant, la digue a menacé de rompre. Nous verrons au fil de l’état des lieux de la culture du pommier dans le monde que les défis à relever pour les arboriculteurs français sont bien plus élevés que jamais. Et ils sont malheureusement autant liés à des causes internes à notre pays qu’extérieurs. J’y reviendrai plus tard.

La récolte polonaise avait donc dépassé les 5 millions de tonnes en 2018. Pour 2019, c’est tout juste un peu plus de la moitié qui se prévoyait. Un répit se profilait donc pour les autres pays producteurs. Mais le potentiel de production était bel et bien là et le retour à une récolte record si les conditions climatiques le permettent ne manquera pas de survenir à nouveau.

C’est aussi du côté des autres pays de la zone que les organisateurs de la rencontre souhaitaient attirer notre attention.

La Russie d’abord, qui depuis l’embargo reçoit toujours par des voies détournées des pommes d’Europe mais aussi et de plus en plus des pays de sa zone d’influence. Biélorussie, Serbie, Ouzbékistan, Kirghizistan, Kazakhstan, Moldavie ou encore la Turquie sont des fournisseurs qui développent pour certains à une grande rapidité leur verger.

La Russie elle-même qui depuis l’embargo répond aux injonctions de son président Vladimir Poutine pour reconquérir au plus vite son marché intérieur. Les oligarques ont donc obtempéré et investi abondamment dans la création d’immenses vergers. Il se trouve malheureusement, ou bien heureusement, que l’arboriculture nécessite tant de soins particuliers et de savoir faire que ces grands vergers ne sont pas tous des réussites. C’est un euphémisme de le dire.

En tout cas, ce sont près de 2.5 millions de tonnes supplémentaires qui ont été annoncées à très court terme dans cette zone lors du Prognosfruit.

Combinées avec plus de 1.5 millions de tonnes potentiellement en trop en Pologne, la surproduction qui guette inquiète et effraie.

Sur le site web de Prognosfruit était annoncé une autre rencontre : « Apple Business in Ukraine ». Ce colloque devait se tenir quelques jours plus tard à Dnipro, les 14 et 15 août.

Le programme était alléchant. Il y serait disait-on évoqué les perspectives de prix pour la campagne à venir.

J’ai donc décidé d’y faire un saut pour satisfaire ma curiosité des évolutions à l’Est et mon envie permanente de mouvement.

Austrian Airlines est presque la seule compagnie qui dessert ce tout petit aéroport. Surprise à l’arrivée de la modestie des locaux comme de ne pas trouver de taxi officiel. Mon scepticisme avant de monter dans une voiture qui se proposait de m’amener au centre de Dnipro a fait que le chauffeur a sorti de son coffre l’enseigne de taxi qui semblait ne plus pouvoir tenir sur le toit. Le taximètre était tout aussi absent. Un rapide calcul du montant demandé, de l’ordre de 14 euros, m’a fait accepté la course. J’ai appris à l’arrivée à mon hôtel que c’était trois fois le prix. Ce qui peut donner une idée du coût de la vie sur place.

J’ai passé l’après-midi à parcourir à pied la ville où toutes les inscriptions sont en cyrilliques et donc aussi forcément avec Wikipedia pour m’acculturer et avoir quelques repères.

Tôt le lendemain matin, je me suis rendu pour deux euros de taxi à 5 kilomètres du centre de Dnipro dans l’ancien hôtel de luxe où se tenait le colloque.

Il y a toujours un moment de doute ou on se demande l’intérêt qu’il y avait à venir passer son 15 août dans un lieu dont le charme ne saute vraiment pas aux yeux au premier abord.

Et puis dès la première intervention j’ai su.

Andriy Yarmak est ukrainien. Mais il est aussi chief Investment Officer à la FAO (Food and Agriculture Organisation of United Nations). Très bien traduit en anglais, j’allais de surprises en surprises au fur et à mesure de son exposé.

Selon lui, l’Ukraine est un pays béni des dieux pour la production de pommes. Ce qui est sans doute vrai. Il invite donc les investisseurs à planter des vergers de grandes surfaces pour viser les marchés du monde qui attendent impatiemment les magnifiques pommes qui vont être produites. Ce qui est bien moins sûr.

Conscient que l’assistance avait en tête la bérézina commerciale subie par les producteurs de la zone, l’expert s’est empressé de dire que cela n’avait évidement rien à voir avec ce qu’il proposait. Que les mauvais prix n’étaient que pour les pommes polonaises de mauvaise qualité. Que la Pologne n’était pas un pays où il était possible de produire des pommes de qualité. L’Ukraine en revanche avec les bonnes variétés et les bons terroirs ne pouvait que réussir.

L’énormité de ce que j’entendais qui était dit sur un ton enjoué et avec beaucoup d’aplomb me confirmait que ce qui se passait à l’est n’était pas purement spontané et naturel.

Je ne savais plus bien si je devais m’esclaffer quand l’éminent émissaire a tancé ses compatriotes. Il leur disait que la seule chose qui pourrait les faire échouer c’est qu’ils ne sourient jamais. Et que pour vendre des pommes il faut sourire.

Il était étonnant de voir cet « expert » croire sincèrement que la pomme se divise en deux mondes. D’un côté les vilaines et mauvaises pommes qui ne peuvent rien valoir et de l’autre les belles pommes de variétés prisées issues de vergers modernes qui forcément ont un avenir économique radieux devant elles. Il n’en était manifestement pas encore à percevoir les milles nuances de gris de cette économie.

Il intervenait dans les orientations stratégiques de la pomme à l’est comme un chien dans un jeu de quilles.

La visite du lendemain d’un verger aux portes de Dnipro était dans ce contexte très éclairant.

Une clôture autour du domaine, des miradors, et au milieu les bâtiments administratifs surplombés d’une terrasse et d’un poste d’observation qui permet de voir l’ensemble du domaine. En fait de variétés attendues par le marché, la gamme développée est parfaitement classique avec Gala, Golden, Granny Smith. Difficile d’imaginer que le marché soit en expansion sur ces variétés à des prix rémunérateurs.

Le verger était bien tenu. L’eau semblait à volonté. Le matériel adapté et un personnel sans doute performant. Le conseil technique est très souvent hollandais et les techniciens locaux appliquent assidûment les directives.

A quelques encablures du verger se trouve la station fruitière en construction. Tout se prépare pour entrer sur le marché.

La difficulté c’est que cet exemple qui nous été montré n’est que l’un parmi des centaines d’autres dans tous les pays que j’ai cité plus haut.

J’ai dit plus haut à quel point l’intervention publique de l’Europe était responsable de la catastrophe qui s’amplifie en Pologne pour l’économie de la pomme.

Eh bien je venais de me rendre compte qu’une autre institution mondiale avait pris le relais pour déstabiliser un peu plus le monde des pommes. Et qu’en plus, même en dehors de l’Europe, l’UE n’était pas sans responsabilité dans les errements qui se poursuivaient.

La suite se passe sur la terrasse de la FAO à Rome en octobre.

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À propos

Je suis arboriculteur, viticulteur et maire de Reignac. Mais aussi Conseiller Régional Nouvelle Aquitaine, Président de l'Association Nationale Pommes Poires, membre de WAPA (World Apple and Pear Association) et secrétaire général d'Interfel.
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